Je fais comme si j’étais vieux
avec cent mille ans sous les yeux.
Je dis que ma chambre est grande
comme un désert d’ombres et de noir,
je dis que la nuit est sous terre
et qu’il n’y a rien à craindre d’elle :
que le vide est ailleurs, au delà des quatre murs
que je ne vois pas mais que je soupçonne.

Je fais comme si l’amour n’existait pas,
et que le manque qui creuse mon torse n’est en fait
qu’une maladie du corps
semblable à celle des vieux arbres ;
je dis que je suis un vieil arbre
et que mon écorce sombre et ridée
est si épaisse et solide
qu’elle me protège de tout :
du poison de l’air immobile
qu’est la solitude (et qui ressemble au vent
tant il frappe et frappe sur mon tronc),
de la lumière cruelle qui survit les nuits,
de l’orage perpétuel qui hante le ciel,
de ses éclairs de feu féroces qui tuent
parfois quelques une de mes feuilles,
de la hache cruelle qui s’abat sur moi
quand sonne l’heure –
mon assassin a de longs cheveux bruns
et le visage d’un ange
ou d’un démon,
mais je me dis
les arbres ne tombent pas amoureux,
ils ne tombent pas tout court,
ils demeurent –
mais rien n’y fait.
Sa beauté terrifiante glace mon torse,
glace mes branches glace mes feuilles.
Sa bouche devient alors un puits de chaleur
où il faut s’abreuver au plus vite ;
mon écorce craque sous la pression intérieure
de ma sève bouillonnante
qui se projette contre les parois de mon tronc
en détruisant tout
sur son passage.
Il se passe des millénaires et je n’explose pas ;
dans mon délire, j’ai noué mes branches autour de mon torse ravagé
qui semble crépiter en silence.
Le vent s’engouffre dans ma plaie béante
et sans forces pour le chasser, je le laisse reposer
comme du sel sur la blessure
et la souffrance qui m’habite
me fait redevenir l’homme ;
le désert se réfracte alors à toute vitesse,
la nuit surgit de la terre, et son hurlement m’assomme,
le vide se plaque contre mon ventre et mes bras
et l’amour submerge et noie mes poumons.

Je fais comme si j’étais mort
et j’attends cent mille ans
que se ferment mes yeux.