Ami.e, voici mon cœur :
porte-le comme l’on porte un regard, le soir, à l’usure de nos mains.
Vois comment le vent y a laissé sa mémoire, écoute la rumeur de ses cicatrices,
et pose-le sous un soleil d’enfance.
Ouvre-toi à lui.
Tu te souviendras l’espace du ciel, les sentiers insaisissables, et le fond noir de l’air ;
tu te souviendras que ton vieux corps contient tout cela.
Et maintenant,
voici mon cœur.
Souviens-toi, en le prenant à nouveau, tout le poids d’une caresse,
et tu sauras que le silence de ta peau
est le mien.
Vois, comme les espaces s’étendent,
et comme nous demeurons plus immobiles encore
que le sommeil des vieux arbres,
vois comme nous portons sur nos corps
la même écorce ridée des arbres
et son enseignement :
garder la mémoire du mouvement
et des espaces.
Sûrement, les oiseaux emportent bien des soleils,
et bien des pluies ont suivi l’orage,
sûrement, bien des nuits ont creusé lentement
le désert de nos troncs, le sable dans nos branches,
et bien des amours nous ont rappelé
la rumeur des étés :
se tenir sous un jour, recueilli,
dans la nostalgie d’une autre vie
et de notre mort.
Voici mon cœur :
étranger
de sa propre étrangeté.
Voici mon âme,
voici sa rumeur,
voici son espace :
souviens-toi ton existence
et le fleuve aperçu ;
son eau fuyante qui fut
une fois, et seulement une fois –
reflet fugace, souviens-toi,
que l’eau qui coule sous tes yeux
est déjà autre, souviens-toi ainsi
que je fus, et que ceci est mon âme,
ma rumeur,
et mon espace.