Je sais : la lumière qui coule de la fenêtre
(elle ne coule pas vraiment)
Le bout de ciel au dehors
(mais mes yeux sont à l’intérieur)
Les murs qui m’entourent
(ils sont blancs, mais ils sont d’abord murs)
Les meubles qui ne disent rien
(les meubles ne disent jamais rien)
Et d’autres choses encore
(avec autant d’intérêt).
Je sais aussi que je vois ces choses
Sans les voir vraiment
Et je sais que ce que je vois
C’est moi, à travers elles
(c’est pourquoi je puis écrire ces choses
et même en faire des poèmes
et rendre ces choses tristes
comme parfois je le suis).
Mais je ne sais pas
(immédiatement)
Si je suis triste ou bien
Si je ne le suis pas
C’est à dire heureux
Ou bien même
Si je suis indifférent
(c’est à dire triste).
De sorte qu’il n’y a rien en moi
Qui soit de la tristesse ou de l’enthousiasme
Et qui puisse se poser
Sur les choses qui m’entourent
Et donc qu’il n’y a rien autour de moi
Puisque je ne vois que moi-même
Et que je ne suis rien.
Et comme je vois le rien
(grâce à mes yeux)
Je vois pourtant que même sans moi
Il y a toujours la lumière
Toujours les murs et les meubles
Et qu’il n’y a qu’eux
Dans leur existence
(la lumière ne coule pas
les meubles sont des meubles
les murs sont des murs
et encore avant cela
que les choses sont ces choses).
Si le vide accomplit donc
(dans son vide le plus complet)
L’existence la plus complète
De chaque chose
C’est à dire que chaque chose soit
Et qu’elle soit avec sa propre manière d’exister
Alors il est impossible pour moi
D’écrire un poème
Où les choses qui m’entourent
Ainsi que moi-même
Auraient autant d’existence
Que ces mêmes choses que je vois
Et ce même moi que je suis.
Et comme l’existence est une chose indicible
On ne peut pas être moins que l’on est
Comme on ne peut pas être plus que l’on est ;
On est d’un seul bloc
Dans le poème comme dans le monde.
Je pourrais écrire encore ces choses
Lumière, ciel, meuble, meuble, mur, mur, mur, mur
Mais cela est d’un ennui que ni vous
Ni moi n’a envie de connaître
Et d’autre part il semble que l’existence d’une chose
Soit bien plus complexe que sa seule existence
Et que les quatre murs qui m’entourent
Sont à la fois mur singulièrement
Et contiennent dans leur singularité
Celle des autres.
S’il me faut donc écrire
(car il le faut)
Alors que dire enfin
Dans ce poème ?
Car le vide
En dévoilant l’existence de ce que l’on voit
Nie celle de tout ce que l’on peut imaginer
Et comme ces choses alors n’existent pas
Il semble difficile de les imaginer.
Il faut pourtant écrire
Avant que l’on devienne ennuyé par ce vide
Et que l’on se mette à penser
Car alors tout semblera si humain
Qu’on sera fatigués d’avoir à écrire de telles choses
(sauf si on est narcissique).
Mais il faut pourtant écrire
Quand les choses sont
Et que nous savons qu’elles sont.
Et je pense que préférer l’échec de chaque vers
De chaque mot pour chaque choses
à l’échec de la page blanche
Écrire en sachant tout cela
Et en l’ignorant à la fois
Savoir créer avant le retour à soi
Mais après l’expérience du vide
C’est cela, être poète
(si vous êtes poéètesse par n’importe quel autre moyen
s’il vous plaît, dites moi comment le devenir
je pourrais régler mes problèmes poético-existentiels).