La mémoire des espaces

… Vois, Chloé, comme l’amour n’est jamais acquis, en soi, et qu’il n’existe en l’être amoureux qu’une perte de ce qui fut donné. On ne saurait le contenir ; tant de grandeur nous tuerait. Puisse-t-on éprouver les plus beaux silences, ceux qui emplissent le torse comme un souffle intérieur, puisse-t-on penser être amour d’un bloc, lorsque, la nuque découverte, les épaules tombantes, tu te retournes à moitié, appelée par quelque ennui providentiel, et que tes yeux, ton sourire, paraissent alors à travers les ombres brunes qui cernent ton visage, il n’y a dans cet amour, Chloé, qu’une impuissance béate, et aussitôt qu’elle semble disparaître, le désir non pas de retrouver l’instant, mais de le rendre sien. Mais il est trop tard pour cela, déjà tout déborde, s’enfuit, évidemment, tout cet amour est trop grand pour un seul corps. Il s’étend alors dans tous les espaces, et tout semble nous rappeler à toi, non pas comme souvenir, mais comme présence aimée qui ne possède rien d’autre qu’elle-même, et qu’on ne peut que percevoir.
Encore cette nuit, Chloé, la chambre obscure que la nuit a vidé semble encore emplie de toi, mais je sais que tout cela est là, présent, qu’il m’entoure, et je sais que cela est beau. J’écris que cela est beau, et cela me suffit. Je m’endors – triste.