A la bibliothèque

Quand je suis seule à la bibliothèque, au
rayon poésie, je prononce tout bas les grands
noms de ces poètes rangés côte à côte.
Aragon m’occupe brièvement le cœur et
s’arrête au creux de ma bouche ; André
Breton installe ma gorge sur sa colline.
René Char pose sa tête sur ma langue rose
et me souffle un poème. Sur mes lèvres entrouvertes –
deux pétales de jacinthes – se pose l’Abeille qui vient
cueillir à ma bouche le nom d’Emily
Dickinson. Paul Eluard sans gêne vient
se loger au fond de ma gorge ; et se clot
sur lui le secret que murmure Jean Genet.
Maïakovski s’élève et rencontre un vent de l’est
et Pablo Neruda roule comme une pierre
dans le désert d’Atacama.
Sur l’avant-dernier rayon se pose grave
la solennité de Rainer Maria Rilke
qu’une brise emplie de soleil vient chasser
sous la grâce où Sapphô s’assoit.
Vient le moment
où je laisse tous ces noms
derrière moi qui reposent –
en emportant le mien
gardé comme un secret
dans le creux de ma langue.