Ce que j’ai retenu d’Héraclite

Ce que j’ai retenu d’Héraclite
c’est que je suis une eau fuyante
où même les pierres se meuvent
et les poissons se transforment.
Quand j’étais enfant, j’avais cette
philosophie naïve, de penser que les mauvais
jours étaient passagers, et que
le soleil brillera autrement demain ;
on la nomme espoir. Quand j’ai grandi,
cette fois-ci, je pensais que les bons jours
étaient si rares qu’on pouvait les penser
dérisoires : on la nomme désespoir.
Aujourd’hui je repense à Héraclite
et je me demande pourquoi l’une
serait plus naïve que l’autre
car que l’on soit désespéré
ou bien que l’on ait de l’espoir
on coule toujours dans la même rivière.
C’est parce que l’on n’est jamais
qui on est, qu’on s’attache aux souvenirs.
Pourtant il suffit d’être désespéré
pour comprendre que se souvenir
c’est simplement penser maintenant ;
et il suffit d’être heureux pour voir
qu’à sa disparition le bonheur
ne laisse pas grand chose.
Moi j’ai cru beaucoup de choses
et je n’ai pas de leçon à donner.
Ma rivière aujourd’hui
est portée par cette philosophie
que tout passe et s’oublie
sauf le fait d’exister
c’est-à-dire savoir
que l’on tente sans cesse
de se souvenir –
et porter le souvenir
de ces tentatives.