Le jeu d’échecs

Quand je joue aux échecs
je transgresse la réalité des choses
en imaginant qu’elles sont autres
que ce qu’elles sont sur le plateau en bois.
En esprit j’avance le pion de mon adversaire
et j’avance mon esprit sur son pion non réel
en devenant une autre que moi
puisque le moi que je suis
n’a pas été confrontée à cette réalité.
Je suis beaucoup de personnes à la fois
tout en m’imaginant être mon adversaire
car l’autre c’est bien souvent
ces possibilités infinies d’existence
qui sont seulement le miroir
de ce que je ne suis pas pour les autres
mais que je porte en moi.
Pourtant, aux échecs, je peux considérer l’autre
par quelques éléments précis, au nombre de seize,
et si je peux le saisir ainsi de manière à le battre
c’est que le joueur d’échec n’a pas grand-chose à sa disposition
pour apparaître à l’autre, et que les règles
ne peuvent être transgressées
puisque sinon
on ne jouerait plus aux échecs.
Ecrire un poème n’est pas bien différent
que jouer aux échecs.
J’avance sur le papier mes éléments de langage
qui sont limités par un chiffre bien réel
et par mon expérience du monde,
et je les assemble en suivant les règles de la grammaire
pour produire un message que l’on comprend
comme l’on comprend le geste d’avancer son pion d’une case
sans vraiment avoir besoin d’y réfléchir.
Quand j’écris un poème
je transgresse également la réalité des choses
car les choses ne sont pas des mots
et que j’imagine qu’elles deviennent autres ;
en esprit je déroule des vers qui n’ont rien de réel
et j’essaye même de prévoir leur enchaînement
et leur façon d’exister pour eux.
Mais quand j’écris un poème
j’ai bien conscience que mon adversaire
que j’essaye d’imiter tant bien que mal
c’est sans doute moi-même
et mes doutes
mes humeurs
mes faiblesses du langage
et ces choses qui font que rien ne se passe comme prévu –
quand j’écris un poème
parfois je rêve de cet adversaire
qui prend le pas sur chacun de mes vers
et qui sans vraiment crier gare
sans trop de pressentiment
et à chaque fois
me déclare son échec et mat.