Les poètes que je lis

Les poètes que je lis souffrent presque
tous de ce mal qui est celui d’aimer.
Les pages de leur recueil sont
gorgées de sanglots enfouis ;
on dirait parfois qu’ils ont renoncé
aux larmes, par pudeur ou dégoût.
Parfois leur amour éblouit un soleil
et alors je me dis que l’amour m’est
sympathique et je rayonne de lire.
Les poètes que je lis croient sûrement
qu’écrire c’est se consoler d’être
tristes ; et c’est pour cela que beaucoup
des poèmes que l’on aime sont tristes –
qu’ils me consolent ces poèmes, quand
je vois qu’un autre est triste, et que moi
je le console silencieusement.
La poésie est sans doute pour cela
une affaire de consolation ; et j’imagine
parfois les poètes qui se succèdent par siècles
se consoler tour à tour, et je me plais
à me penser au bout de la chaîne à la
fois comme une mère embrassant les pleurs
de ses fils – et comme une enfant se réfugiant
dans les bras de ses pères.
Les poètes que je lis sont souvent amoureux
et ils sont souvent tristes ; et moi je suis
amoureuse de les lire amoureux ; et je suis
triste de les lire tristes. Mais quand j’écris
je ne sais pas vraiment si je suis
amoureuse ou si je suis triste ;
quand j’écris je ne suis que moi.