Cinquième élégie

Rien ne nous sauvera de l’amour –
puisque notre élan nous entraîne à sa suite
à chaque fois, en chaque temps,
rien ne nous sauvera
de l’oubli de cette terre
qui a accueillit, à cet instant rêvé, tout le poids de nos
jambes, de nos pieds plantés fermement,
mais aussi, de notre torse, de notre tête courbée,
de nos bras prêts au vaste du vent, de notre cœur enfin
qui espère, comme marque de reconnaissance,
la douleur d’un départ qui nous est refusé.
Rien ne nous sauvera de l’amour.
Puisque le temps de notre adoration
n’est pas un temps, puisque la félicité
n’est pas une consolation, puisque nous ne vivons
qu’à l’usure de nous-mêmes ;
rien ne nous sauvera  
de l’existence qui est la nôtre –
et ces ombres de l’amour qui nous chassent
en tout temps et en tout lieu,
qui recouvrent nos espaces, et nos pas,
qui nous font marcher dans ces lieux
qui n’ont d’existence que le nom,
rien ne nous en sauvera
puisque nous sommes des êtres d’oubli
puisque nous sommes notre propre proie.
Rien ne nous sauvera de l’amour –
ni les souvenirs ni l’espérance ne s’abandonnent
à nous, et ne grandissent en notre sein.
Si toutefois la vie nous arrache encore
au poids de notre existence, dans le geste
de l’aimée, dans le rire d’un enfant,
dans la respiration verte d’un arbre,
dans l’odeur du ciel, la caresse d’un regard ;
si l’amour des ces choses nous viennent tel
que passe le nuage nous cachant, par hasard du vent,
par hasard de se trouver ici dans son ombre,
la lumière évidente du soleil,
alors rien ne pourra nous sauver de l’intranquillité
qu’est aimer, et ultimement, qu’est vivre,
si ce n’est la mort, que nous redoutons,
mais à laquelle nous aspirons
dans le désir d’un repos sans gloire,
si ce n’est – la mort, et son geste – le seul
qui nous appartienne, qui ronge les nuits,
qui vomit les espaces des jours,
qui fait hurler dans nos ventres
l’appel terrestre de la chair, et du sang,
et les murmures pernicieux de la poussière
qui sortent des tombeaux célestes
en un chœur diffus et unique
dans la torpeur, dans le désir sourd
qui bat les murs comme il bat aux tempes
de nos corps en souffrance de tout,
de rien, du vide, du plein – de lui.

Rien ne nous sauvera de l’amour
et rien ne nous sauvera de la mort –
mais rien ne nous sauvera de nous-mêmes
d’abord dans notre désir de l’amour
et puis dans notre désir de la mort ;
car toujours dans l’un comme dans l’autre,
nous suivons cet élan qui nous porte,
qui nous mène, qui nous pardonne,
qui nous condamne, et nous console –
et dans ce mouvement qui est le nôtre,
rien ne nous sauvera de la vie.