Première élégie

Que devenons-nous
lorsque le ciel se retire à nous
comme il se retire, lentement, au laurier grandissant ?
Un regard immense
parcourt les contours
de notre terrible existence ;
et le vide qui s’estompe
n’est plus jamais le nôtre.
Celui-là, qui marche encore
à pas lents, tout étonné d’être ici,
et de voir que les choses sans lui
semblent se dérouler entières,
dans le bruissement d’un sapin
et la démarche d’une jeune femme,
dans le calme tranquille d’une rue familière
et dans l’immense éternité du jour
au creux de ses mains blanches ;
sait-il toujours qui il est ?
Son regard cherche en vain
les signes de sa disparition ;
il parcourt les espaces qui autrefois lui semblaient infinis
se hâtant, avec la maladresse
d’un cœur adolescent,
se heurtant tour à tour
à l’inconnu à l’étrange
à l’étendue sans horizon de son oubli,
il se retourne, dans un dernier espoir
d’apercevoir furtivement
la trace aimante
d’une absence.
Il cherche son corps,
sent son cœur battre sous le grand manteau noir,
il ouvre son visage,
laisse le vent tisser des fils
sur ses mains,
laisse la terre reposer l’instant
sous ses pieds,
et marche sans mémoire.

Rien ne s’efface sous ses pas
et devant son regard vague.
Dans un ultime regret,
il se souvient d’une présence aimante
et d’un regard adoré ;
il prend l’un et l’autre dans ses bras
et les regardent avec tendresse :
ils restent ainsi, simples et portant
leur fin en soi.
Le cœur serré, il se rappelle
le temps passé à éprouver
l’amour dans leur fuite sans fin,
et doucement, dans un geste tendre,
il se retire à l’amour,
comme l’amour se retire à la nuit ;
rien ne s’arrache à son coeur,
seulement, l’indicible sentiment
de vivre sans gloire
traverse le temps de son souffle
comme la mer parcourt les distances infinies
dans un frémissement immuable.