Troisième élégie

Qu’est-ce qui fait que, dans les draps bleus de la nuit,
toujours l’amour nous semble être le seuil de l’oubli ?
L’aimant, qui se tient à la porte des choses,
entre deux mondes de sa mémoire,
n’a t-il pas déjà fait le choix en lui
de souffrir ainsi les adieux de son propre départ ?
Car ce n’est jamais l’aimée qui part – c’est seulement
nous qui demeurons dans son retrait
et qui nommons cela tristesse.
Pourtant, que la tristesse peut nous être douce,
dans le regard tendre que l’on jette, en se retournant,
à l’étalement des choses, comme l’on quitte parfois
la grandeur d’un coucher de soleil, mais aussi,
la simplicité du confort d’un tableau de musée,
qui nous absorbe et nous console – que l’air
nous semble nôtre, lorsque l’on est encore
dans le cheminement de notre temps,
celui que l’on porte en soi, comme l’on porte
encore dans le cœur le ciel, le tableau,
alors que de leurs espaces tranquilles et sédentaires
c’est toujours nous qui sommes en partance.
L’amour, que ne serait-il de plus alors
que cet instant sans fin qu’est l’épreuve
du refus de l’instant ?
Celui qui aime vit ainsi, dans la mémoire
de son présent. La douleur de son être
qui lui fera regarder au devant de lui
lorsque tout lui deviendra insupportable,
lui apprendra comment se tenir ici
et ouvrir son corps au monde
pour attendre… – quoi ? Enfin
le chancellement.