Chaque fin de journée, je commence à vivre, car je commence à penser ; qu’ai-je fait aujourd’hui, que s’est-il passé, qu’est-ce que je fais là ? J’en arrive très souvent à la conclusion que je n’ai rien fait, qu’il ne s’est rien passé, et que je suis insignifiante ; il y a quelque chose qui remonte de la poitrine comme un rire après connu quelque malheur et se rendre compte qu’on ne s’en porte pas si mal. Chaque fin de journée, je pense à ce que je n’ai pas vécu et ce que je n’ai pas fait, et après un bref instant où je me convaincs de tout changer le lendemain, je pense à la mort et je m’imagine me tuer de diverses manières, je m’imagine morte, ne ressentant plus rien ; je me sens enfin libre, libre de mes parents et de mes amis, je suis seule enfin. Bien souvent cette pensée finit par m’ennuyer et je repense à la vie que je mène et à ces choses que je pourrais faire comme : écrire une lettre à ma grand-mère, revoir une amie d’enfance, parler à un autre ami. La réelle cause de mon angoisse est que je ne sais pas entretenir une relation et que je fuis devant chaque effort et responsabilité. Tout le jour je ne fais rien et toute la nuit je réfléchis et j’écris dans ma tête des messages que je n’envoie jamais. Les choses se résolvent alors. J’imagine souvent un monde meilleur où les relations sont simples et belles et où je suis normale. Je cherche la solitude tout en ayant peur d’elle. J’ai souvent l’impression de tomber dans un grand gouffre et de rencontrer des figures dans ma chute, et chacune d’elles m’accompagnent un temps puis repartent. Parfois elles reviennent et parfois il est trop tard – je suis trop profondément distante. Je ne sais plus trop à quel moment j’ai commencé la chute et je remonte parfois par la pensée la pente de ma solitude aux précédentes années, à mon adolescence et mon enfance, avant de me rendre compte que sa linéarité n’est que l’étendue de ma conscience, et que le seul point de rupture que je cherche est dans le suicide. Chaque fin de journée, c’est un rideau qui se ferme ; la pièce a été jouée, j’ai montré au monde que j’ai vécu encore aujourd’hui, et silencieusement le monde applaudit, hue, et lance des regards et des murmures. Il y a une sorte de soulagement coupable à se dire que personne n’est venu interrompre la pièce et accuser sa supercherie. Vivre me donne le même sentiment que tricher ; je redoute d’être prise sur le fait. Je pense parfois à la meilleure personne que je pourrais être et je pense aux personnes que je déçois. Je pense cruellement que les personnes qui s’inquiètent pour moi sont aussi les personnes que je déçois. La déception des personnes qui m’entourent me hante depuis mes 5 ans. Quand j’étais petite je pleurais souvent la nuit sous ma couette. Chaque fin de journée, je pensais ; qu’ai-je fait aujourd’hui, que s’est-il passé, qu’est-ce que je fais là ? Je pleurais de ne rien savoir et je m’endormais fatiguée. De mon enfance je ne voudrais garder que les larmes, mes oreillers mouillés, et la fièvre qui éteint la conscience troublée ; je veux mourir après avoir pleuré. Chaque fin de journée je ne pleure pas et je suis seule avec mon corps. Rien ne se passe et je m’endors.