J’ai un ami qui est triste, triste,
Qui ne fait plus rien de ses journées.
Il se lève à quatorze heures, passe une heure
Dans le lit, à se demander si par la fenêtre
Le jour déjà bien avancé valait le coup
De se lever plus tôt. J’ai un ami qui est triste,
Triste, et qui ne dit rien, et qui ne fait plus
Rien, rien de ses journées. Quand je vois cet ami,
On cuisine ensemble, on boit ensemble
Et on rit ensemble, de toutes ces choses
Qu’on a vécu ensemble. J’ai un ami qui
Est triste, triste, et qui ne dit rien,
Qui garde sa tristesse dans sa chambre
De moins de six mètres carrés. Quand je vais
Dans sa chambre, et qu’on regarde un film
Et qu’on repose nos corps côte à côte
Je sens mon ami, qui est triste, triste,
Et qui ne dit rien. Et moi je suis triste,
Triste de le savoir si triste, et moi
Je ne dis rien, rien. Je garde mes mots en moi
Comme mon ami et moi l’ont toujours fait
Imitant nos pères avant nous, qui eux
Ont imité leurs pères, et dans une succession
De mutismes, les tristesses des hommes
Ont mûri en eux comme une tumeur
Qui gangrène le cœur de mon ami aujourd’hui
Et qui le rend triste, triste, triste à mourir.
Les hommes ne savent pas s’aimer
Les hommes ne savent pas écouter
Les hommes qui passent des siècles
À retenir des larmes qui sont
Des larmes d’hommes
Des larmes d’hommes
Des larmes d’hommes.
J’ai un ami qui est triste, triste, et je n’en peux plus
De le savoir triste, triste. Demain j’irai le voir
Et j’irai pleurer, pleurer, car j’aime cet ami
Qui me ressemble trop.
J’irai pleurer toutes mes larmes d’homme.