La gardeuse de troupeaux

Je pense souvent à Alberto Caeiro
et son troupeau, à son obsession
de ne plus penser aux existences
qui l’entourent, et sa tragédie de ne pouvoir
sentir les choses, comme les arbres
sentent le vent sans y penser.
Quand je lis ses poèmes, j’ai parfois
honte d’être poétesse, et de parler des arbres
comme s’ils étaient autre chose que des arbres
et je me dis que toutes mes histoires
ne valent pas grand-chose
à côté de la présence d’un arbre
sur le bas-côté d’un chemin en terre.
Les histoires d’Alberto sont tristes
et elles ne le sont pas. Quand je lis
Alberto Caeiro, je suis aussi contente
d’être poétesse, et de raconter que j’existe,
car mes poèmes sont des petites choses
et que je suis aussi petite en leur sein
qu’il m’arrive d’être triste et joyeuse,
sombre ou lumineuse, mais que jamais
ma pensée ne se disperse en moi.
Quand je pense à Alberto Caeiro,
j’ai cette pensée qui me rassure
qui me dit que lorsque j’écris
j’existe en tant que moi-même
sans dévier de mon existence
comme un arbre face au vent
grandit dans le regard bleu
du ciel.