Je ne sais pas comment aimer mon père.
Mon père n’a pas forcément mérité
que je l’aime, j’ai parfois souhaité
que mon père disparaisse. Je ne sais pas
comment aimer mon père, mon père
n’a pas su nous aimer sans violence.
Mon père a cessé de nous frapper
le jour où mon frère tenta de se suicider.
Mon père n’a jamais exprimé clairement
combien sa honte lui faisait mal ; mon père
n’a jamais dit pardon. Mon père garde en lui
sa douleur, comme nous gardons en nous
notre rancœur. Mon père ne comprend pas
la douleur des autres, mon père
m’a demandé ce que j’allais faire de ma vie
deux semaines après ma
tentative de suicide.
Mon père ne l’a pas su et ne le saura pas.
Je ne sais pas comment aimer mon père.
Mon père a mis deux ans à prendre
au sérieux ma dépression, mon
père n’est venu vers moi que
lorsque je montrais les signes
que j’allais mieux. Mon père pense
que je suis redevenu son fils, mon père
ne m’a considéré que dans la réussite.
Je ne sais pas comment aimer mon père.
Mon père n’ose plus toucher nos corps adultes,
il doit considérer les mains qui nous ont frappés
comme maudites. Mon père fait rarement
des câlins, des bises, des gestes affectifs.
Mon père ne sait pas comment nous aimer.
Je ne sais pas comment aimer mon père.
Les hommes que nous sommes
se tiennent à cette distance, l’un de l’autre,
forgée par le temps et les coups.
Mon père est un homme qui souffre
car il nous aime. L’amour de mon père
possède un passé qui ne le quitte pas,
mon père réapprend à nous aimer
comme un enfant. Je ne sais pas
comment aimer mon père.
Nos amours sont tachées
de sang. Je ne sais pas
comment aimer mon
père. Je ne sais pas.
L’amour que je porte à mon père
va et vient, comme les sanglots
d’un enfant sous sa couette.
Je voudrais que mon père attrape cet amour,
mais ses mains… Je voudrais qu’on se console
et qu’on console nos amours. Je ne sais pas
comment aimer mon père. Je veux juste
savoir quel est le mouvement qui berce
la douleur de nos séparations, parfois,
quand nos regards d’hommes se croisent,
et qu’une paix infinie serre son cœur
et traverse l’espace de nos tristesses,
suspendue aux cordes du temps
comme un ciel s’arrête de battre
pour y accueillir, doucement,
le pardon de nos souffles.