« Il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut encore plus de honte encore. »

Alors que je cherche dans ma mémoire mon premier souvenir de la honte, je réalise qu’elle n’est pas une émotion qui commence et s’achève dans un temps donné, que l’on pourrait cueillir dans le vaste espace de notre conscience. La honte, on ne s’en souvient pas de la même manière que l’on se souvient de notre premier amour ; elle ne possède pas en elle-même cet étrange soupir intérieur des choses accomplies, ni la nostalgie de la douleur des souvenirs tristes.

Penser à mon premier souvenir de la honte me semble finalement être une tâche qui ne relève rien d’autre que de l’expérience de la honte elle-même. Au fond, si la honte est cette expérience de se surprendre autre que soi-même, de sentir soudainement que la projection de notre conscience dans le monde ne constitue pas notre identité, c’est que bien au-delà de ses répercussions morales, elle s’insinue dans nos corps comme une pensée parasite, de telle sorte que l’on ne sait pas très bien, parfois, si la honte nous punit d’être nous-mêmes, ou de prétendre l’être.

Je ne me souviens pas la première fois que j’ai ressenti la honte. Ce que je sais, c’est qu’elle m’a accompagnée toute mon enfance, et que mon adolescence consistait à ma propre lutte intérieure pour m’en débarrasser. J’étais un enfant intelligent, et je le savais. Les adultes autour de moi n’avait de cesse de me le rappeler, en place et lieu de rappel à l’ordre, ne respectant aucun ordre et aucune autorité. J’ai compris bien plus tard qu’en utilisant ces formules de culpabilité, les adultes avaient réussi, au prix de ma santé mentale, à me garder sous contrôle ; un contrôle que j’exerçais moi-même sans le savoir. La honte que je ressentais après une bêtise, après un devoir non rendu, après un examen raté, était le produit de la déception que je savais percevoir autour de moi. Je n’étais pas « l’enfant prodige » qu’ils attendaient, et mon intelligence n’était bonne qu’à briller qu’en de rares occasions, où je faisais la fierté de mes parents et de mes professeurs. Condamné à être un génie, je vivais chaque « peut mieux faire » comme une défaite. Je n’ai jamais été encouragé une seule fois lors de toute ma scolarité, car il était normal que j’excelle, et anormal que j’échoue, ou que je fusse moyen. Excellant dans toutes les matières sans aucun effort, je ne pouvais protéger mon ego par la considération d’un travail accompli ; les promesses innombrables d’un brillant avenir pesaient sur moi toutes en même temps. Les adultes ne se rendent pas compte que l’avenir d’un enfant se vit au présent.

Plus tard, bien plus tard, j’abandonnai ma honte au prix d’une longue lutte entre ma fureur de vivre et l’apathie grandissante du renoncement. Si je n’étais rien, je n’avais pas à avoir honte. Cette logique qui ne mène nulle part m’amena à l’expérience de l’échec, que je connus pour la première fois, et qui me fit si peur que j’en restai paralysé. L’impasse de ma situation fit ressurgir la honte des tréfonds de mon ego. Cette fois-ci, la honte frappait au cœur, et remettait en question mon existence même. Lorsque j’ai cessé d’assister aux cours à la fac, que j’ai poussé mon expérience du vide identitaire jusqu’à son terme, il me semblait évident que j’allais me suicider. Je le savais et je mis longtemps avant de passer à l’acte. Paradoxalement, c’est la honte elle-même qui tout en m’y poussant, me retenait par la manche ; dans la lente destruction de mon ego, il fut arrivé le moment où tout ce qui me retenait de mourir était la haine que j’exerçais contre moi-même à l’idée d’avoir la prétention de mourir, comme si j’étais quelqu’un.

Souvent, les survivants d’un massacre ou d’une guerre disent qu’ils ont honte d’être encore en vie. Et je crois que c’est ainsi que je comprends cette citation d’Annie Ernaux ; savoir qu’au bout de la honte, lorsque tout nous est effectivement arrivé, il y a encore la honte de découvrir que l’on y survit. Je ne pourrais oublier cette honte-là. Elle me porte et me console à chacune de mes respirations. Tout pourrait bien arriver ; je sais désormais qu’elle sera à mes côtés quand viendra l’après, lourde et magnifique de toute sa douleur.

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