c’est vrai que je n’ai rien perdu
je suis toujours un homme
entier
je suis

Tedy je suis Noxer je suis
quelqu’un on me le rappelle souvent
on m’aime
et je ne doute pas de ce que je suis pour vous
je ne doute pas que je puisse l’être
d’une certaine manière

que cela compte pour moi
autant que pour vous
ce n’est pas que je ne me retrouve pas dans votre amour
mon visage se penche vers vous

mais dans le mien
une fois seul avec moi-même
je ne sais pas vraiment quel visage
est celui de ma pudeur

on ne devrait pas être seul
quand on l’est
il y a des plaisirs pour soi
des intimes aux gestes banals
on s’accompagne sereinement
car on a toujours été avec soi-même

avec sa pudeur
celle qui porte notre corps
quand on se lève le matin
on fait quelques pas jusqu’à la salle de bain
on marche avec elle
on pense à nous-mêmes

il y a notre visage dans le miroir
même lorsqu’on regarde ses pieds nus
sur le plancher
on se lève et on se douche pour nous et seulement
c’est dimanche

je sais qu’on ne peut pas perdre sa pudeur
je sais que je suis un homme entier
et j’ai peut-être l’idée de m’aimer

mais je ne sais pas quelle entièreté me regarde
dans un silence de mort
moi qui ne peut pas la voir
de mes yeux trop pleins d’elle

je n’ai pas perdu ma pudeur mais son visage
je me lève le matin je vais prendre ma douche
je songe à me faire à manger, à regarder un film
à faire des choses que j’aime
mais j’ai le sentiment de m’être levé tout seul

que ma pudeur dort encore dans la chambre
ou qu’elle ne dort pas
je porte une inquiétude en moi
qui me rappelle celle de ma mère

quand je ne sortais pas du lit
que je ne parlais pas
ne mangeais pas
je comprends sa douleur

de savoir derrière la porte
quelqu’un, quelque chose
avec qui on a trop vécu pour pouvoir
le soulever
et dont on sait tout de sa douleur

ma pudeur est dans cette chambre
quelque part
et je ne sais pas vraiment laquelle
ni de quelle maison
la semaine je travaille dehors et je pense à elle
et le dimanche

je suis à la maison
je me lève
le dimanche ma pudeur dort sûrement ici
je me lève et je reste à la maison
c’est dimanche

je ne sais pas vraiment qui je suis sans ma pudeur
je suis un homme, entier, je n’ai rien perdu
j’ai des noms et des gens qui m’appellent par ces noms
j’ai confiance en votre amour
et en mon existence

sans pudeur je suis
absent d’être présent
ici sans parole ni regard
pour moi-même

avec une honte qui flotte un peu
d’avoir dans ma douleur
oublié ma pudeur
toute la semaine dans les pleurs
le corps secoué de violences
instabilité
fragilité
la souffrance pour moi tout seul

et le dimanche, rien, peut-être
se lever sans pudeur
ne pas savoir comment penser à soi
comment regarder ses pieds nus
sur le plancher
que pourrait-il se passer

la souffrance en suspens
je ne sais plus comment vivre
quand je ne souffre pas
et j’en ai mal

l’absence de menace est
si menaçante
je n’en ai pas peur
car je ne sais pas quoi sauver

de moi-même
je ne sais pas ce qu’on tuerait

à ce moment précis
un dimanche
sans douleur
ni pudeur

je pourrais mourir que je ne m’en rendrais pas compte
on pourrait me tuer
comme j’en ai tant et tant rêvé
sauvagement être emporté
comme j’en ai tant et tant
eu envie
jusqu’à la destruction de soi

mais sans pudeur cette pensée m’indiffère
je ne sais pas quoi faire de ce corps au repos
dont le torse ne menace pas d’exploser à chaque instant
je ne veux pas croire avoir laissé ma pudeur derrière moi

car cela n’est sans doute pas vrai
car tout n’est pas de ma faute
mais je ne sais pas qui je pourrais être
d’autre que ce que je suis pour vous
quand vous m’aimez

je n’ai pas de souvenirs
de votre amour sans ma souffrance
je ne sais pas ce que vous savez
de ma pudeur

de ce que je suis pour moi-même
je voudrais m’en remettre à vous
mais ce n’est pas avec vous que je me lève
le dimanche
ce n’est pas votre regard
ce n’est pas votre visage

c’est celui de ma pudeur
je ne l’ai pas perdu
je suis un homme, entier
d’une entièreté qui n’est pas la mienne
ou qui l’est
sans importance

car sans pudeur une entièreté demeure
comme le soleil ne fait rien d’autre que l’être
mais je ne suis pas un soleil
et si je le suis quand je me lève le dimanche
je veux m’écraser par terre
et sentir mes pieds nus sur les cailloux
et sentir sur ma peau un regard chaud
je veux m’écraser avec fracas
et briser un silence après l’autre
briser mon silence de soleil
briser mon silence de soleil
m’écraser sur les cailloux
sentir un regard chaud et familier
par la porte du ciel entrouverte
briser mon silence de soleil
et voir alors un mouvement
la porte du ciel entrouverte
et ma pudeur son regard chaud
entrouvert
je m’écrase je veux montrer
ma douleur comme une joie
une folie
j’attends que la porte s’ouvre un peu plus
que ma pudeur s’écrase
sur les cailloux
les pieds sur les cailloux
briser le silence de ma pudeur
briser le silence de ma pudeur
que mon amour soit comme le vôtre
qu’il se fracasse avec joie sur ma douleur
car on ne se souvient que de la douleur
car je n’ai pas de pudeur sans la douleur
briser mon silence de soleil
briser la porte du ciel
je veux saigner sur les cailloux
je veux voir mon sang par terre
je ne veux plus savoir ma pudeur ailleurs
que dans la douleur de mes éraflures
je veux saigner
je veux savoir que mon corps souffre
je veux en prendre soin
comme un enfant qui se blesse refuse le pansement
pour montrer la croûte à sa pudeur
une joie désintéressée
le dimanche
en se levant les pieds nus
une croûte au genou
je veux me lever avec ma pudeur
dans la douleur d’avoir été

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