quand j’aime je ne sais rien faire d’autre
mais on me demande d’autres choses
je dois faire mes preuves

je dois prouver que j’existe d’une autre manière
qu’il me faut un statut particulier pour légitimer mon amour

pour mes professeur.es : avoir passé et réussi mes examens
pour ma directrice : avoir fait mon mémoire de stage
pour ma mère : ne plus être malade
pour mon père : avoir planifié mon avenir
pour mes frères : je ne sais pas encore
pour mes ami.es : ne plus faire pitié
pour mes amoureuses : m’assumer

mais quand j’aime je ne sais rien faire d’autre
mes professeur.es ont de la sympathie pour moi
car je suis intelligent
ma directrice de stage croit en moi
car je suis passionné
ma mère m’aime
car je l’aime
mon père me soutient peut-être
au fond de lui
mes frères veulent rester mes frères
car ils l’ont été
mes ami.es me soutiennent encore
car ils ont confiance en moi
mes amoureuses prennent soin de moi
car ma faiblesse est unique

il y a beaucoup de preuves de mon existence
vous les portez en vous
mais on me demande d’autres choses
je dois faire mes preuves

ce n’est pas grand-chose
c’est tout simple
c’est juste « comme ça »
on sait ce que je suis
mais on me demande de l’être

mais
quand j’aime je ne sais rien faire d’autre
ce qu’on me demande
sans doute
sans vraiment le dire
c’est de prouver que j’existe
mais à moi-même

et tout le monde attend
sans doute
sans vraiment le dire
que je m’aime
comme je vous aime

j’ai si mal quand tu as mal
je sais que tu as pleuré cette nuit
cette nuit je suis resté éveillé
je savais que tu étais en train de pleurer
et encore maintenant
je sais

je ne sais pas vraiment ce que je sais
je ne sais finalement que peu de choses de ta douleur
mais j’ai si mal de l’avoir aperçue

je te dois mon amour et avec lui ses souffrances
et j’avais oublié
comment ça faisait mal

d’aimer
j’avais oublié

depuis dix ans au moins
j’ai honte de m’être caché
de vos douleurs

car ce sont elles qui m’ont soutenu
ce sont elles

les douleurs de votre amour
pour moi
moi
qui ne bougeait pas
sur le lit
dans la chambre
vos douleurs qui vont
qui viennent
comme des visites à l’hôpital avec

des fleurs
que je regardais après votre départ
après le petit mot
et le silence après

et j’ai si mal
car dehors il y a tout un jardin de douleurs
qu’il y a un soleil et un ciel
qui s’abat sans chute

sur vous
et sur toi
on a tellement souffert pour m’aimer
je pense à ma mère, à mes ami.es, à vous toustes
et je pense à toi
car je sais que tu pleures

seule
je sais maintenant qu’on souffre
seuls
qu’on pleure dans une nuit
seule
je me souviens de la douleur d’avoir mal

seul
sans toi
j’ai mal de ne pas savoir ta douleur
de ne pas avoir mal avec toi
j’ai mal

je sais que tu m’aimes
je sais que tu as serré ma main
fort
que tu tremblais
que je serrais la tienne

que je voulais la serrer toujours
faire disparaître la douleur
tu as relâché la main
pris une respiration
j’ai eu mal

de quitter ta douleur
et je ne sais pas quelle fleur cueillir
je veux rester dans le jardin
je veux toute ta douleur à la fois

dans un amour violent
j’ai mal de le retenir
d’attendre

ta parole
mais j’attends
je me résous
à laisser une fleur
et j’ai mal

de te laisser si peu de mon amour
si peu de ma douleur

je ne saurai jamais comment vous m’avez aimé
mais je sais maintenant je sais
comment vous avez souffert
je sais

comment ça fait mal
de garder en soi quelque chose d’immense
mon torse va se déchirer
j’ai une violence en moi

retrouvée
je veux hurler
j’ai la fureur de vivre
et de t’aime

je ne sais pas quoi faire de l’amour des autres
je ne sais pas quoi faire de ma honte
car je sais maintenant
ce que ça fait d’aimer

et ma honte n’est plus celle d’être faible
je ne crois pas
c’est peut-être celle de l’avoir eue
si longtemps
que je ne sais plus ce qu’il reste
en moi
de l’amour des autres

ma honte le dévorait pour se nourrir
et on me regardait manger mes os
on prenait soin se moi
car on m’aime
mais je ne sais pas

je ne sais pas quoi faire de l’amour des autres
je ne manque pas d’amour
mais d’affection
et j’aimerais que vous me déchirez tous le coeur
car vous n’avez pas besoin de m’aimer
car je veux vivre avec vous
plutôt que survivre de votre amour

j’aimerais que vous me déchirez tous le coeur
je ne veux plus rester seul
j’ai mal

de vous voir partir avec votre impuissance
qui m’éloigne de vous
je veux votre amitié
je ne veux plus de consolations
mais votre affection

car il est normal d’aimer
de se prendre dans les bras
de serrer nos paumes
je veux qu’il soit normal de m’aimer

je ne veux plus que ça soit triste
je ne sais pas quoi faire de cet amour triste
et si je suis triste c’est quelque chose de normal
je veux que ça soit normal pour vous que je sois triste
car tout le monde est triste

et même si je suis malade
que ma maladie c’est d’être triste
je ne veux pas que vous pensez que vous êtes responsables de m’aimer
que l’on vienne à mon chevet
comme si j’allais mourir

car lorsque je sors pour vous voir
insidieusement
je ressens la responsabilité de vivre
je ne veux pas être responsable
je ne veux pas que vous le soyez

la responsabilité c’est être seul
ce sont des obligations qu’on impose à l’amour
le notre ou celui des autres
c’est être seul

je veux que vous me déchirez tous le cœur
que l’on voit que je peux accueillir plein de choses
que l’on se rapproche à nouveau
en abandonnant les hésitations
il ne faut pas hésiter
à me parler
je ne veux pas hésiter
de vous parler
je ne sais pas ce qu’est cette peur

qui nous éloigne souvent
et qui paraît soudain ridicule
quand on se retrouve
je ne veux pas hésiter à donner mon affection
et en recevoir

je sais que vous m’aimez
je sais aussi que j’ai encore cette peur
je n’ai rien connu d’autre
depuis si longtemps

je sais que cette peur fait mal
qu’elle m’a déjà fait mal
que j’ai mal depuis des jours
j’ai peur qu’on me déchire le coeur
et qu’on me laisse ainsi

et j’ai si mal et si peur
de ce doute ce
sentiment
qu’on pourra se passer de mon affection

j’ai peur qu’on s’éloigne de moi
car on peut aimer à distance
mais on ne peut pas sans affection
se débarrasser de cette peur
qui fait mal

je veux que l’on me déchire le cœur
puis qu’on y entre tranquillement
qu’on ne pose pas les fleurs à mon chevet
mais sur la table de la cuisine
et puis qu’on s’installe

qu’on se sente chez moi
comme à la maison
de notre amitié

j’ai peur de l’amour des autres
je le vois si grand
les gens sont si beaux
j’avais oublié

l’envie de l’autre
pas le désir mais
l’envie de s’engouffrer tout entier
l’envie violente

j’ai peur de cette violence
car je sais que les gens
ne sont pas immenses
je l’avais oublié
dans ma petitesse

et peut-être que je le savais
que je vous voyais grands
pour justifier de me sentir petit

j’ai peur de cette violence
je veux tout envahir
je veux vous déchirer le cœur
mais
j’ai peur

de quel droit
de quel égoïsme
pourrais-je vous aimer ainsi
ma peur d’être seul vaut-elle

ma peur de vous submerger
je ne pense qu’à moi
à ce que je veux vous donner
mais vous n’êtes pas immenses

et je ne suis pas petit
ou alors sur la pointe des pieds
l’un de nous se mettra à la hauteur de l’autre
avec un rire complice
car cela importe peu

je ne veux plus me comparer aux autres
et comparer mon amour
je ne veux plus dire je veux
j’ai tout à apprendre
de vous

apprendre à aimer
et à l’être
à sa juste mesure
car personne n’est immense

qu’on peut tout juste se mettre
sur la pointe des pieds
pour l’autre
sans le dévoiler
on peut tricher avec la douleur

on ne tient pas longtemps
mais assez pour surprendre l’autre
de pouvoir être naturellement à la taille
de sa tristesse

et cela fait sourire
car tout le monde a mal
car tout le monde a ses bonheurs
je suis si impatient

comme un enfant qui veut grandir
je me mettrai sur la pointe des pieds
et je vous dépasserai un instant
et vous saurez que je suis là

avec un amour et une douleur
complice

plus j’ai mal et plus je grandis
et la boule dans mon cœur
qui me pèse depuis des jours

c’est une douleur nouvelle
et si j’ai peur de quelque chose
c’est de la perdre
sans l’avoir dépensée

car tous mes regrets sont des tristesses manquées
on n’y revient pas

mais la douleur
c’est une tristesse encore vivante
et il y a tout à aimer
avec douleur

l’adrénaline fait mal
elle se met en boule
en attendant la marche
les jambes tremblantes

comme au cross du collège
et j’aimerais pouvoir dire de l’avoir retrouvée
mais j’en ai marre de cette coquille vide
que je pense être
que je désigne
je n’ai rien perdu

je n’ai juste
rien gardé
mes deuils sont des fantasmes
des consolations
je n’ai pas tellement de regrets

ni de souvenirs
heureux

j’ai tellement fui
l’amour des autres
car j’avais peur finalement de me rendre compte
qu’au bout de ma chute il y aurait quelque chose qui m’attendrait
et je disais et je dis

j’ai perdu
je ne sais pas
j’ai peur
je justifie ma fuite
je justifie la faiblesse
de ma faiblesse

car j’ai peur
d’avoir tout perdu
et de ne pas savoir
que faire de ma faiblesse

j’ai si mal de ne plus vouloir fuir
ça fait si mal
et sans doute je ne supportais plus cette douleur
et sans doute qu’il était essentiel de fuir

et vous le savez
on ne m’en voulait pas tellement
on comprenait

car parfois on a envie de fuir
une envie terrible
on comprend celui qui succombe
à cette envie
qui ne s’en sort pas

la dépression c’est ne pas avoir mal
de l’envie de fuir
mais de son besoin
que la honte accompagne

je ne crois pas qu’on s’en sort
car on ne sort de rien
il n’y a pas le monde au dehors
je n’arrive pas encore
à me dire que les autres

ce sont les autres
qui vivent ailleurs
je ne sais pas où
dans un endroit que j’invente de toute pièces

que leur amour est quelque chose qui vient de là bas
je n’arrive pas encore à casser cette incertitude
entre le sentiment d’être étranger
et le sentiment que c’est le monde qui est étrange
et les autres

autres
et peut-être que personne ne sait jamais
mais ma douleur n’est plus cette incertitude
et n’est pas non plus une certitude

pas vraiment une croyance
pas tout à fait une peur
juste la douleur de s’aimer

et de s’aimer
avec le même amour

ce que j’écris
ce que je vous dis
ce que le poème dit

je n’ai rien d’acquis
mon hésitation mon amour
n’est pas celle-ci
n’est pas celui-ci

et ma peur
devant vous s’efface

ma violence aussi
et pourtant

mon hésitation
de mon corps
de mon regard
c’est aussi hésiter à être
ce que je veux vouloir être pour vous
et ce que je suis avec vous

car on ne vit pas dans un poème
et les défauts dont je parle
sont peut-être insignifiants
le sont sûrement

la douleur du poème
et l’amour
tout est si différent
dans mon torse
car mon corps n’est pas un poème

mon corps
peut-être que je réfléchis à mon corps
que je n’arrive pas vraiment à l’utiliser
comme je le voudrais

mais mon corps n’écrit pas des vers
enfin pas tout le temps
pas quand ça importe
enfin bref

l’amour n’est pas linéaire
comme dans un poème
c’est tout en même temps
et c’est même pas vraiment ça

mes poèmes ont des conclusions
que je tire d’une réflexion
je sais formuler mon amour
mon optimisme

les histoires qu’on se fait
qu’on se dit
tout ça est important

mais mon corps n’est pas un poème
mon corps n’a pas de poèmes
en lui

l’amour des poèmes
l’amour des autres
les autres qui m’aiment
dans mes poèmes
c’est important

mais mon amour n’est pas un poème
il n’a pas de conclusion
je veux vous le dire

l’amour qui se termine ici
à la fin du poème
il faut le laisser là

et venir discuter tranquillement
et si on peut se voir
boire des bières du thé peu importe

je n’ai pas de conclusion
de certitude
sur comment vous aimer
mes poèmes me rassurent

car on peut s’aimer ailleurs
sans rien demander
et laisser cet amour là où il est
il ne bougera pas

voilà
c’est la fin

c’est vrai que je n’ai rien perdu
je suis toujours un homme
entier
je suis

Tedy je suis Noxer je suis
quelqu’un on me le rappelle souvent
on m’aime
et je ne doute pas de ce que je suis pour vous
je ne doute pas que je puisse l’être
d’une certaine manière

que cela compte pour moi
autant que pour vous
ce n’est pas que je ne me retrouve pas dans votre amour
mon visage se penche vers vous

mais dans le mien
une fois seul avec moi-même
je ne sais pas vraiment quel visage
est celui de ma pudeur

on ne devrait pas être seul
quand on l’est
il y a des plaisirs pour soi
des intimes aux gestes banals
on s’accompagne sereinement
car on a toujours été avec soi-même

avec sa pudeur
celle qui porte notre corps
quand on se lève le matin
on fait quelques pas jusqu’à la salle de bain
on marche avec elle
on pense à nous-mêmes

il y a notre visage dans le miroir
même lorsqu’on regarde ses pieds nus
sur le plancher
on se lève et on se douche pour nous et seulement
c’est dimanche

je sais qu’on ne peut pas perdre sa pudeur
je sais que je suis un homme entier
et j’ai peut-être l’idée de m’aimer

mais je ne sais pas quelle entièreté me regarde
dans un silence de mort
moi qui ne peut pas la voir
de mes yeux trop pleins d’elle

je n’ai pas perdu ma pudeur mais son visage
je me lève le matin je vais prendre ma douche
je songe à me faire à manger, à regarder un film
à faire des choses que j’aime
mais j’ai le sentiment de m’être levé tout seul

que ma pudeur dort encore dans la chambre
ou qu’elle ne dort pas
je porte une inquiétude en moi
qui me rappelle celle de ma mère

quand je ne sortais pas du lit
que je ne parlais pas
ne mangeais pas
je comprends sa douleur

de savoir derrière la porte
quelqu’un, quelque chose
avec qui on a trop vécu pour pouvoir
le soulever
et dont on sait tout de sa douleur

ma pudeur est dans cette chambre
quelque part
et je ne sais pas vraiment laquelle
ni de quelle maison
la semaine je travaille dehors et je pense à elle
et le dimanche

je suis à la maison
je me lève
le dimanche ma pudeur dort sûrement ici
je me lève et je reste à la maison
c’est dimanche

je ne sais pas vraiment qui je suis sans ma pudeur
je suis un homme, entier, je n’ai rien perdu
j’ai des noms et des gens qui m’appellent par ces noms
j’ai confiance en votre amour
et en mon existence

sans pudeur je suis
absent d’être présent
ici sans parole ni regard
pour moi-même

avec une honte qui flotte un peu
d’avoir dans ma douleur
oublié ma pudeur
toute la semaine dans les pleurs
le corps secoué de violences
instabilité
fragilité
la souffrance pour moi tout seul

et le dimanche, rien, peut-être
se lever sans pudeur
ne pas savoir comment penser à soi
comment regarder ses pieds nus
sur le plancher
que pourrait-il se passer

la souffrance en suspens
je ne sais plus comment vivre
quand je ne souffre pas
et j’en ai mal

l’absence de menace est
si menaçante
je n’en ai pas peur
car je ne sais pas quoi sauver

de moi-même
je ne sais pas ce qu’on tuerait

à ce moment précis
un dimanche
sans douleur
ni pudeur

je pourrais mourir que je ne m’en rendrais pas compte
on pourrait me tuer
comme j’en ai tant et tant rêvé
sauvagement être emporté
comme j’en ai tant et tant
eu envie
jusqu’à la destruction de soi

mais sans pudeur cette pensée m’indiffère
je ne sais pas quoi faire de ce corps au repos
dont le torse ne menace pas d’exploser à chaque instant
je ne veux pas croire avoir laissé ma pudeur derrière moi

car cela n’est sans doute pas vrai
car tout n’est pas de ma faute
mais je ne sais pas qui je pourrais être
d’autre que ce que je suis pour vous
quand vous m’aimez

je n’ai pas de souvenirs
de votre amour sans ma souffrance
je ne sais pas ce que vous savez
de ma pudeur

de ce que je suis pour moi-même
je voudrais m’en remettre à vous
mais ce n’est pas avec vous que je me lève
le dimanche
ce n’est pas votre regard
ce n’est pas votre visage

c’est celui de ma pudeur
je ne l’ai pas perdu
je suis un homme, entier
d’une entièreté qui n’est pas la mienne
ou qui l’est
sans importance

car sans pudeur une entièreté demeure
comme le soleil ne fait rien d’autre que l’être
mais je ne suis pas un soleil
et si je le suis quand je me lève le dimanche
je veux m’écraser par terre
et sentir mes pieds nus sur les cailloux
et sentir sur ma peau un regard chaud
je veux m’écraser avec fracas
et briser un silence après l’autre
briser mon silence de soleil
briser mon silence de soleil
m’écraser sur les cailloux
sentir un regard chaud et familier
par la porte du ciel entrouverte
briser mon silence de soleil
et voir alors un mouvement
la porte du ciel entrouverte
et ma pudeur son regard chaud
entrouvert
je m’écrase je veux montrer
ma douleur comme une joie
une folie
j’attends que la porte s’ouvre un peu plus
que ma pudeur s’écrase
sur les cailloux
les pieds sur les cailloux
briser le silence de ma pudeur
briser le silence de ma pudeur
que mon amour soit comme le vôtre
qu’il se fracasse avec joie sur ma douleur
car on ne se souvient que de la douleur
car je n’ai pas de pudeur sans la douleur
briser mon silence de soleil
briser la porte du ciel
je veux saigner sur les cailloux
je veux voir mon sang par terre
je ne veux plus savoir ma pudeur ailleurs
que dans la douleur de mes éraflures
je veux saigner
je veux savoir que mon corps souffre
je veux en prendre soin
comme un enfant qui se blesse refuse le pansement
pour montrer la croûte à sa pudeur
une joie désintéressée
le dimanche
en se levant les pieds nus
une croûte au genou
je veux me lever avec ma pudeur
dans la douleur d’avoir été

Je me suis caché dans ma fatigue
sans sommeil sans soleil

je me suis caché tous les jours tout le jour
je me suis caché sans pleurer
car quand on se cache pleurer est une honte
plus grande encore

La honte est un parasite qui se nourrit de lui-même
et ce n’est pas la peur qui fait la lâcheté mais bien la honte
je n’ai peur que d’une chose et c’est la honte 

et je me cache
je me cache dans ma honte.

je me cache dans ma honte comme on se cache quand
les parents se disputent en bas et que les voix se brisent
la mère qui a des falaises dans la gorge
le mépris du père, mesquin, mesquin

Je me cache dans ma honte et je ne dis rien
comme le frère qui ne me parle jamais
un silence noir 
un silence noir avec des couteaux 
je me demande s’il m’apprécie

Je me cache dans ma honte 
mes amitiés sont anesthésiées 
je tiens la distance, oasis un jour
et mirage l’autre

Je me cache 
j’entends les cris du monde
mais je ne bouche pas mes oreilles

j’écoute
je me cache

j’écoute
je me cache
on me cherche
je ne dis rien
je suis caché

du temps j’ai perdu le futur
le passé est lointain et je ne m’en souviens plus
assez pour y puiser quelque chose qui 
pourrait me rappeler que j’ai été

la chambre est grande mais serrée
on ne me voit pas et même la chambre
ne me voit pas 
trop peu de vie de lumière
je crois qu’elle est morte

le bureau est aussi un cadavre
je m’en sers quand même
sans même y penser

je ne pense à rien
je me cache dans ma honte
et la honte mange mange mange

j’oublie souvent que je suis caché
que je suis : quelque part 
probablement ici

je regrette les présences et les solitudes
les amours, c’est à dire
les présences et les solitudes

je n’ai pas grand-chose à faire
je ne m’ennuie pas et ça m’intrigue
un moment
après j’oublie

je dis souvent : j’oublie
et : j’ai perdu
je crois que je ne sais pas ce qu’il y a à vivre

je dis souvent je ne sais pas
mais c’est un peu vrai

je ne sais pas

je dis souvent je ne sais pas et c’est vrai que je ne sais pas
comment retrouver le rythme des jours
et de mon corps

mon corps est absent 
je m’en rends compte le soir
quand je me masturbe
parfois j’arrête sans avoir joui
sans vraiment de raison

il n’y a pas vraiment de raison 
à tout ce que je fais
il n’y a pas vraiment 
il n’y a pas

je réalise que je parle de tout ce qu’il n’y a pas
ce qu’il n’y a plus

je sais pourtant qu’il y a des choses
je pourrais faire quelques vers pour en parler 
ça fera joli et peut-être un peu niais

je pourrais en parler
des qui
sans vraiment

et de la 
du
aux allures de ciel 

je pourrais en parler 
j’ai des ami.es à qui je ne parle pas
et d’autres qui ne me parlent pas

je pourrais en parler à ma mère
je pourrais parler à mon père

je ne sais pas vraiment pourquoi je me cache
je n’ai pas vraiment honte

j’ai honte de le savoir

Il n’y a pas vraiment d’endroit vers où aller
je n’attends plus grand chose des choses
ou de mes proches
je n’attends plus vraiment
mais je reste quand même

pendant un long mois, je restais parfois sur le quai d’une gare
je n’attendais pas vraiment le train 
je voulais que le temps passe 
je faisais semblant d’être allé à la fac
en rentrant chez moi

j’ai l’impression de faire semblant de vivre
aux amies avec qui je fais un travail de groupe
je leur dis : je ne me sens pas bien 
je leur promets d’envoyer un travail que je n’ai pas fait
et je me recache

je mens à mes parents en leur disant que tout va bien
je n’ai pas envie de discuter avec eux 
mais j’aimerais avoir envie 

c’est comme si j’évitais la vie
comme un ami du collège qu’on croise dans la rue
on fait semblant de ne pas l’avoir vu

je redoute de rencontrer mes ami.es
ceux et celles que je connais
j’ai l’impression de les croiser
comme cet ami du collège

on s’apitoie 
mais la consolation est un alcool 
la honte en guise de gueule de bois
peut-être le besoin de consolations est impossible à rassasier
car elles nous crèvent le ventre

je ne sais pas si j’étouffe ou je vomis
le silence de la chambre
je regarde parfois les livres empilés
que je ne lis pas

la chambre est remplie de tout ce que je ne fais pas
comme le trésor d’un dragon 
je découvre de temps en temps dans celui-ci 
la richesse d’une nouvelle activité que
je garde en moi en me disant
qu’il est possible de faire quelque chose
ça me rassure

je collectionne les possibles
sans vraiment les regarder d’assez près
pour les réaliser

je les mets dans une tirelire
le genre de tirelire qu’il faut casser 
pour reprendre ce qu’on y met 

comme excuse pour ne rien faire
je me dis que j’attends encore un peu
avant de la casser

et toujours la honte chuchote
comme un serpent qui me promet le fruit 
qui guérit son propre venin

que l’on résiste ou que l’on cède 
peu importe vraiment

la pomme est empoisonnée

Quand je reviens dans le monde,
je fais comme si rien ne s’était passé
les ami.es font un petit commentaire au retour
la vie reprend son chemin

la honte n’a plus de corps
elle est un ricanement que j’entends partout
comme les esprits japonais qui tourmentent une personne
mais le tourment c’est le mien
moi qui vois la honte là où elle n’est pas
c’est de ça qu’elle ricane

la haine de soi est un luxe
que je me permets quand la honte a le dos tourné
il est plus aisé de prétendre s’aimer
que de se détester

l’ombre du suicide comme couverture
le repos de l’angoisse
je vis comme je rêve
avec le confort du réveil à venir
et je vis comme je dors
avec le confort du réveil qu’on repousse

on m’appelle et je ne viens pas
je descendrai quelques heures plus tard pour manger

je ne parle plus

j’ai pleuré aujourd’hui pendant le cours d’espagnol
je m’étais porté volontaire après tout le monde pour lire la fin du texte
et je me suis arrêté au milieu

le son de ma voix me paraissait étrange
je l’imaginais dans les haut-parleurs de mes camarades
à qui je n’ai pas parlé depuis des semaines

j’ai coupé le micro
je n’ai rien dit
on a supposé que j’avais des problèmes de connexion

et devant mon écran je pleurais
il y avait encore trente minutes de cours
pendant trente minutes les voix de mes camarades
pendant trente minutes les voix de mes camarades
pendant trente minutes les voix de mes camarades