Carnet

Le vent qui soufflait
de ses lèvres
à mon corps
était celui de l’hiver.

Il est venu pénétrer la terre noire
que sont tes cadavres étendus
et renverser chacune de mes tombes de l’intérieur
où gisaient tes cheveux
comme de l’herbe morte.

Ton nom gravé sur les pierres grises
qui me servaient d’os
fut recouvert doucement
par la neige
qui tombait de ses yeux –
et ta poussière
aussi lourde que la nuit
devint aussi légère
que le ciel battant sur sa peau.

J’ai vu se tisser
les aiguilles des pins
sur la montagne
qui portait ton visage.

Le ciel se versait entier
dans ton regard,
et tout le jour
se posait sur toi.

Quelle sera la chute
si je tombe en amour
de nouveau ?

De quelles couleurs
seront les parois
de ton gouffre ?

Quelle
sera
la
chu
te
?

Quelles lignes et quels mots seront ceux de l’amour,
ceux des multiples vides qui s’étendent dans l’air
et qui tracent ta présence dans l’espace infini où j’existe ?

De mon existence immense et terrible
où fantômes et nuages tissent d’un souffle invisible ma solitude,
tu te dresses, mur tout aussi immense et fragile,
dans un mouvement impalpable,
et tu crées l’horizon – et la limite
de mon être qui autrefois gisait
là où mon souffle, partout, repose,
et là où mes yeux – chevaucheurs des invisibles – traversent dans le souffle
toutes choses éphémères et indicibles
qui font la vie.

Quelle éternité pourtant contient les pierres légères de ton mur !
Tu ondules dans mon souffle
comme si le mur était de lierres,
et que je fus le vent, pudique et empli de ciel
qui, doucement, d’un mouvement lointain similaire à celui du soleil perpétuel,
m’inclinerais sur tes feuilles comme s’incline le soir,
et te rendrais grâce comme l’aube rend grâce à la nuit aimante
et mon amour serait celui des pierres et des lierres,
et toutes autres choses que ta métamorphe éternelle saura embrasser ;
j’aimerai sans relâche tous les gris, tous les verts,
toutes les couleurs que mes yeux sauront voir,
et qui sauront voir en elles
l’alcôve invisible où partout et toujours
tu demeures.

La nuit bleue
dormait sur ta peau,
et toi, qui n’était que bleu,
tu dormais le monde entier dans ton corps –
l’été ton odeur ensommeillée,
ton repos semblant éternel,
le ciel ta voix, ton souffle
qui tombe et retombe doucement sur les draps – se pose,
l’herbe et la terre tes cheveux
cernant ton visage et l’étendue
du grand pays –
qui est le tien.

Quelle aube, et quel soleil
embrassera la nuit sur tes lèvres ?
Sera t-il plus doux et aimant
que son souvenir halogène ?

Tu dis oui
Et je pense :

« J’épouserai comme lui
les ivresses
de chacun de tes silences. »

Le froid qui court sur les doigts
sur les jambes
le ciel qui tombe lentement
– qui est déjà tombé
le soleil sur la peau endormie
les visages sans formes de la foule
les cadavres des arbres
ignorés par le train
le souffle trop petit
et les espaces trop grands
les yeux trop petits qui
sont les seuls à voir
que le jour est si grand
et que tout perdure.

La nuit seule
cerne son souvenir sur la peau ;
le jour qui éventre
ne laisse aucune cicatrice.

Je fais comme si j’étais vieux
avec cent mille ans sous les yeux.
Je dis que ma chambre est grande
comme un désert d’ombres et de noir,
je dis que la nuit est sous terre
et qu’il n’y a rien à craindre d’elle :
que le vide est ailleurs, au delà des quatre murs
que je ne vois pas mais que je soupçonne.

Je fais comme si l’amour n’existait pas,
et que le manque qui creuse mon torse n’est en fait
qu’une maladie du corps
semblable à celle des vieux arbres ;
je dis que je suis un vieil arbre
et que mon écorce sombre et ridée
est si épaisse et solide
qu’elle me protège de tout :
du poison de l’air immobile
qu’est la solitude (et qui ressemble au vent
tant il frappe et frappe sur mon tronc),
de la lumière cruelle qui survit les nuits,
de l’orage perpétuel qui hante le ciel,
de ses éclairs de feu féroces qui tuent
parfois quelques une de mes feuilles,
de la hache cruelle qui s’abat sur moi
quand sonne l’heure –
mon assassin a de longs cheveux bruns
et le visage d’un ange
ou d’un démon,
mais je me dis
les arbres ne tombent pas amoureux,
ils ne tombent pas tout court,
ils demeurent –
mais rien n’y fait.
Sa beauté terrifiante glace mon torse,
glace mes branches glace mes feuilles.
Sa bouche devient alors un puits de chaleur
où il faut s’abreuver au plus vite ;
mon écorce craque sous la pression intérieure
de ma sève bouillonnante
qui se projette contre les parois de mon tronc
en détruisant tout
sur son passage.
Il se passe des millénaires et je n’explose pas ;
dans mon délire, j’ai noué mes branches autour de mon torse ravagé
qui semble crépiter en silence.
Le vent s’engouffre dans ma plaie béante
et sans forces pour le chasser, je le laisse reposer
comme du sel sur la blessure
et la souffrance qui m’habite
me fait redevenir l’homme ;
le désert se réfracte alors à toute vitesse,
la nuit surgit de la terre, et son hurlement m’assomme,
le vide se plaque contre mon ventre et mes bras
et l’amour submerge et noie mes poumons.

Je fais comme si j’étais mort
et j’attends cent mille ans
que se ferment mes yeux.

Dans chaque néant des jours en gris
il y a l’automne-vent
et l’automne-vide
et dans chaque instant des automnes
il y a
un néant qui meurt
et un néant qui naît.

Le cri glacé du vent
creuse dans ton visage
les caveaux du monde premier
où roule sur les parois
l’agonie d’un orage
au visage ravagé
par le vide.

Sur le tien,
accroché sur la branche
du ciel pleureur,
les feuilles mortes tapissent
le cimetière qui cerne ton regard –
éteint – d’où tombe
les êtres d’encre et d’insomnie
qui nous sont chers,
fuyant le grand trou noir
qui dévore chaque nuit
et chaque nuit dans le jour
chacune de tes racines
souterraines.

J’accroche au bout d’une corde
tes larmes obscures
fleurs de l’automne-vide
chevelure de tristesse
et d’amour
crinière tendre et
morte
qui protégera ton cœur béant
de l’hiver immobile.

Voilà c’est fini il n’y a plus de poèmes il n’y a plus de poète, on aimerait écrire parfois que tout peut s’écrire, et parler du vide autant qu’on peut, on aimerait montrer qu’il y a là quelque chose qui bat, on ne sait pas très bien quoi, mais voilà, c’est fini on ne peut plus, et peut-être, on pense, peut-être qu’on n’a jamais pu. On sait pourtant qu’on n’a pas fait le tour du ciel, et que tout est immense, et pourtant, la nuit, le jour, tout rétrécit dans la bouche, et le son est le même. Et même lorsqu’on te racontait les espaces surnuméraires, les divers pays de ton existence que toi-même tu ignores, tout se mélangeait, et tous les monts toutes les collines, toutes les couleurs, tout devenait comme trempé, et tout devenait lisse, incertain. Alors que devient-on, lorsqu’on ne peut plus rien te raconter, et que même le vide se tait, que devient-on ? Vois, comme tout cela ne change pas le monde, les espaces toujours s’étendent, toujours voici, papier, table, lumière, mur, fenêtre, arbre, ciel, tout cela présent, et uniques en chacun, entiers, et ce savoir de l’Un, on ne saurait le transmettre. Déjà le mot prononcé est un échec, déjà l’esprit fragmente et déforme, selon le trajet parcouru, les chocs, les blessures, les obstacles sont toujours les mêmes, et le mot prend toujours les mêmes bosses. Déjà les yeux condamnent, s’indignent, déjà les choses s’éloignent, on ne sait plus bien comment on est arrivé là, et il n’est plus possible de changer quoi que ce soit. On aimerait pourtant écrire, en sachant tout cela, et on pourrait bien se tromper, on pourrait bien ne pas trouver le son, ni la forme, on pourrait bien retracer les chemins déjà mille fois parcourus ; par un mystère absolu, tout nous ramène à l’écriture.

j’ai filé de sommeil
les tissus sur ma peau
et j’ai peint la nuit
sur le contour de mes yeux

tout dormait.
j’avais installé au dessus
la lune au bout d’une corde.

la nudité du ciel jonchait le sol
alors je l’ai bordé
du grand manteau noir
des attentes