Première élégie

Que devenons-nous
lorsque le ciel se retire à nous
comme il se retire, lentement, au laurier grandissant ?
Un regard immense
parcourt les contours
de notre terrible existence ;
et le vide qui s’estompe
n’est plus jamais le nôtre.
Celui-là, qui marche encore
à pas lents, tout étonné d’être ici,
et de voir que les choses sans lui
semblent se dérouler entières,
dans le bruissement d’un sapin
et la démarche d’une jeune femme,
dans le calme tranquille d’une rue familière
et dans l’immense éternité du jour
au creux de ses mains blanches ;
sait-il toujours qui il est ?
Son regard cherche en vain
les signes de sa disparition ;
il parcourt les espaces qui autrefois lui semblaient infinis
se hâtant, avec la maladresse
d’un cœur adolescent,
se heurtant tour à tour
à l’inconnu à l’étrange
à l’étendue sans horizon de son oubli,
il se retourne, dans un dernier espoir
d’apercevoir furtivement
la trace aimante
d’une absence.
Il cherche son corps,
sent son cœur battre sous le grand manteau noir,
il ouvre son visage,
laisse le vent tisser des fils
sur ses mains,
laisse la terre reposer l’instant
sous ses pieds,
et marche sans mémoire.

Rien ne s’efface sous ses pas
et devant son regard vague.
Dans un ultime regret,
il se souvient d’une présence aimante
et d’un regard adoré ;
il prend l’un et l’autre dans ses bras
et les regardent avec tendresse :
ils restent ainsi, simples et portant
leur fin en soi.
Le cœur serré, il se rappelle
le temps passé à éprouver
l’amour dans leur fuite sans fin,
et doucement, dans un geste tendre,
il se retire à l’amour,
comme l’amour se retire à la nuit ;
rien ne s’arrache à son coeur,
seulement, l’indicible sentiment
de vivre sans gloire
traverse le temps de son souffle
comme la mer parcourt les distances infinies
dans un frémissement immuable.

Deuxième élégie

[…] Vois, on ne vit que de peu de choses.
Une clarté suffit à l’abattement des heures.
Il semble étrange à celui qui se découvre ainsi
inconnu de lui-même, parmi les silences partagés
de tout ce qui demeure, de voir que sa solitude,
depuis longtemps fantasmée, ne lui est jamais acquise,
et que dans l’étroitesse familière de sa chambre,
que son souffle, lentement, semble emplir,
il ne soit jamais question de lui – seulement
cette clarté qu’il se contente d’occuper
sans rêve, sans chagrin, sans le seul ennui du sommeil –
il demeure jamais parmi ce qui toujours demeure.

Plus tard, il aura appris
qu’il n’y a rien à découvrir de plus grand 
et que le mystère qu’il cherchait au dehors
n’est rien d’autre que lui.

Une vieillesse incommensurable
s’abattra sur son cœur – il portera
jusqu’à l’aube l’humilité de sa tristesse.

Troisième élégie

Qu’est-ce qui fait que, dans les draps bleus de la nuit,
toujours l’amour nous semble être le seuil de l’oubli ?
L’aimant, qui se tient à la porte des choses,
entre deux mondes de sa mémoire,
n’a t-il pas déjà fait le choix en lui
de souffrir ainsi les adieux de son propre départ ?
Car ce n’est jamais l’aimée qui part – c’est seulement
nous qui demeurons dans son retrait
et qui nommons cela tristesse.
Pourtant, que la tristesse peut nous être douce,
dans le regard tendre que l’on jette, en se retournant,
à l’étalement des choses, comme l’on quitte parfois
la grandeur d’un coucher de soleil, mais aussi,
la simplicité du confort d’un tableau de musée,
qui nous absorbe et nous console – que l’air
nous semble nôtre, lorsque l’on est encore
dans le cheminement de notre temps,
celui que l’on porte en soi, comme l’on porte
encore dans le cœur le ciel, le tableau,
alors que de leurs espaces tranquilles et sédentaires
c’est toujours nous qui sommes en partance.
L’amour, que ne serait-il de plus alors
que cet instant sans fin qu’est l’épreuve
du refus de l’instant ?
Celui qui aime vit ainsi, dans la mémoire
de son présent. La douleur de son être
qui lui fera regarder au devant de lui
lorsque tout lui deviendra insupportable,
lui apprendra comment se tenir ici
et ouvrir son corps au monde
pour attendre… – quoi ? Enfin
le chancellement.

Quatrième élégie

S’il appartient à l’aimant seulement
de maintenir sous la voûte de sa mémoire
l’équilibre tremblant de sa solitude,
c’est d’une vérité plus grande qu’il s’entourera
lorsque dans sa fébrile attente,
dans sa folie des présages et des apparitions,
l’oubli des choses lui viendra – comme
une confession. Non pas l’oubli
de l’éclat, ni de la distance – à cela
rien ne se résorbe. Mais l’oubli des formes
et des sommets de ces choses qu’il a autrefois contemplé
en pensant y trouver quelque souvenir agissant
de l’aimée en son sein, mais aussi
dans leur contour, désormais plein et manqué –
comme l’on imagine à la fois une et incomplète une feuille
qui ne se verrait pas bordée par le vent
qui traverse les espaces…
L’étoffe nue de la matière fantasmée
sous les doigts de l’aimant
lui enseigne ce que le mouvement
ne saurait enseigner en mille ans de cicatrices :
en lui-même tel que l’amour le courbe
se porte la chambre du renoncement
qu’il occupe sans le savoir, ignorant jusqu’ alors
le flottement d’une lumière sur le parquet –
il comprend, en s’y recueillant, toute la grâce
de sa résignation, et se pardonne, comme il
pardonne à l’aimée, d’avoir voulu l’oubli de l’un
et garder le souvenir de l’autre – lorsque dans l’abandon
de tout, les deux ne font jamais qu’un.
Et ces gestes de l’aimée, qui deviennent lentement nôtres,
qui nous forment et nous émeuvent,
auront pour toujours dans leur accomplissement
cette réminiscence, ce pincement du pli,
de la douleur de notre condamnation.

Cinquième élégie

Rien ne nous sauvera de l’amour –
puisque notre élan nous entraîne à sa suite
à chaque fois, en chaque temps,
rien ne nous sauvera
de l’oubli de cette terre
qui a accueillit, à cet instant rêvé, tout le poids de nos
jambes, de nos pieds plantés fermement,
mais aussi, de notre torse, de notre tête courbée,
de nos bras prêts au vaste du vent, de notre cœur enfin
qui espère, comme marque de reconnaissance,
la douleur d’un départ qui nous est refusé.
Rien ne nous sauvera de l’amour.
Puisque le temps de notre adoration
n’est pas un temps, puisque la félicité
n’est pas une consolation, puisque nous ne vivons
qu’à l’usure de nous-mêmes ;
rien ne nous sauvera  
de l’existence qui est la nôtre –
et ces ombres de l’amour qui nous chassent
en tout temps et en tout lieu,
qui recouvrent nos espaces, et nos pas,
qui nous font marcher dans ces lieux
qui n’ont d’existence que le nom,
rien ne nous en sauvera
puisque nous sommes des êtres d’oubli
puisque nous sommes notre propre proie.
Rien ne nous sauvera de l’amour –
ni les souvenirs ni l’espérance ne s’abandonnent
à nous, et ne grandissent en notre sein.
Si toutefois la vie nous arrache encore
au poids de notre existence, dans le geste
de l’aimée, dans le rire d’un enfant,
dans la respiration verte d’un arbre,
dans l’odeur du ciel, la caresse d’un regard ;
si l’amour des ces choses nous viennent tel
que passe le nuage nous cachant, par hasard du vent,
par hasard de se trouver ici dans son ombre,
la lumière évidente du soleil,
alors rien ne pourra nous sauver de l’intranquillité
qu’est aimer, et ultimement, qu’est vivre,
si ce n’est la mort, que nous redoutons,
mais à laquelle nous aspirons
dans le désir d’un repos sans gloire,
si ce n’est – la mort, et son geste – le seul
qui nous appartienne, qui ronge les nuits,
qui vomit les espaces des jours,
qui fait hurler dans nos ventres
l’appel terrestre de la chair, et du sang,
et les murmures pernicieux de la poussière
qui sortent des tombeaux célestes
en un chœur diffus et unique
dans la torpeur, dans le désir sourd
qui bat les murs comme il bat aux tempes
de nos corps en souffrance de tout,
de rien, du vide, du plein – de lui.

Rien ne nous sauvera de l’amour
et rien ne nous sauvera de la mort –
mais rien ne nous sauvera de nous-mêmes
d’abord dans notre désir de l’amour
et puis dans notre désir de la mort ;
car toujours dans l’un comme dans l’autre,
nous suivons cet élan qui nous porte,
qui nous mène, qui nous pardonne,
qui nous condamne, et nous console –
et dans ce mouvement qui est le nôtre,
rien ne nous sauvera de la vie.