s’il y a une joie c’est une joie tranquille
qui n’accomplit rien qu’elle-même 
en laissant un peu de vide dans sa plénitude
pour qu’on s’y installe. 

s’il y a une peine, c’est une peine petite
et carrée, assise dans un coin de la chambre 
on la regarde en se demandant à quoi elle pense
elle ne dit rien. 

un désespoir est plus grand quand on ne le comprend pas
comme on ne comprend plus nos dessins d’enfant 
les traits qui tracent un soleil que l’on ne retrouve plus
au coin de nos poèmes. 

j’aimerais parfois me rencontrer comme le vent me rencontre
et sentir mon corps pour ensuite aller ailleurs
sans jeter de regards en arrière 
qui ne trouvent plus le sceau 
de mon intériorité. 

sans doute la paix est ce silence incertain
où nul oiseau ne vient chanter 
à la fenêtre de mon torse. 

sans doute la paix est ce silence incertain 
où les joies et les peines s’écrasent
à la fenêtre de mon torse 
un ciel lourd attend 
que se brise le silence
de mes incertitudes.

je voudrais sentir dans le ciel l’odeur d’un livre neuf
accomplir le geste au creux des mains
les plis d’un bleu
entre les lèvres

je ne sais pas ce qu’il sera encore possible
il me semble pourtant qu’un bonheur est là
dans le fait de savoir que ma fin
sera précédée d’amour

et plus j’aime et plus je me dis que je pourrais partir
je n’ai pas honte d’aimer
j’aime de tout mon corps

et je vous embrasserai
le visage dans les cheveux
je sentirai comme dans un livre
le corps prenant forme
d’un nouveau jour
à aimer

je laisse les mouches se poser sur ma peau
mes doigts mes lèvres mon nez
je pense aux baisers que je n’ai pas eus

au matin l’absence des étreintes
les corps au repos
ont un regard
comme une question muette

sans réponse une paix triste s’amenuise
la lenteur d’une chaleur
sur les draps

il n’y a peut-être pas de disparitions
l’amour, l’envie de vivre
du ciel l’écrasante
volonté

il n’y a peut-être pas de disparitions
l’amour est une cigale
sur mon écorce

j’ai perdu l’habitude
de mon habitude
disparues les présences
des présences disparues

les existences ne se répètent pas
les souvenirs
ne grandissent
ni diminuent

malgré tout
nous ne cheminons pas
des arbres les ombres
effacent nos pas

malgré tout
nous ne vieillissons pas
de nos poèmes les vers
ont en leur cœur un ciel
qui bat

effeuiller aux doigts la menthe
je me souviens le lierre de jadis
aux ruines d’un mur
pierres d’un autre temps

les nœuds ne se nouent plus
vertèbres sur la colonne
verte de l’azur
je me souviens

on se voyait grandir
on se voyait éclore
des herbes en notre sein
des fleurs en notre cœur

mais tout ce qui demeure
semble mourir de vivre
un autre jour
sous le même soleil

sans doute la vie est cette lente agonie
vainement nous tentons
de retenir les souffrances
marquer la pierre de nos tiges

sans doute la vie est cette lente agonie
effeuiller aux doigts la menthe
pour qui alors cette odeur
cette joie humide
au bout des doigts ?

je ne sais pas d’où vient
des orages la douceur
de mon corps la pudeur
je ne sais pas d’où vient

du soleil l’envie de vivre
de la pluie les vies passées
je ne sais pas d’où vient
des ombres les présences

des présences les ombres
je ne sais pas d’où vient
des histoires les prémisses
des histoires à venir

je ne sais pas d’où vient
des poèmes les échos
des échos la profondeur
je ne sais pas d’où vient

des arbres les écorces
du vent les mémoires
je ne sais pas d’où vient
des tristesses les pays

des joies la petitesse
je ne sais pas d’où vient
des tristesses les ami.e.s
de nos joies poéètesses

je rêve parfois de regarder
les rangées des vignes
l’odeur de la ferme
le clocher de l’église

comme le soleil les regarde
d’un œil plein et unique
je rêve parfois
de flotter comme le jour

à la surface des choses
d’une tendresse délicate
reposer comme les choses
à la surface du jour

parfois je rêve
avec ce triste savoir
que je pourrais être soleil
que je pourrais être jour

que je pourrais être amour
sans la conscience de mon rêve
qui me sépare des choses
alors je rêve d’un rêve

qui sans destination
emmènerait ailleurs
mes tristesses d’ici
je rêve d’une mort heureuse

une charrette rouillée
au rond-point des fleurs
une maison en ruines
un pommier esseulé

on pourrait croire
que les choses ont en elles
les vers d’un poème
on pourrait y croire

et sans doute nous le croyons
avec cette intime conviction
que nous avons tort
sans doute jouissons nous

de notre propre tristesse
car les choses n’ont en elles
qu’elles-mêmes au rond-point
des fleurs la charrette

une maison en ruines
un pommier esseulé
et d’autres choses encore
derrière moi les azurs

un trajet en voiture
doucement tendrement
un bonheur s’échappe
de mon impuissance

des rochers ou de la vigne
s’érodent ou éclosent
les fruits du temps
aux racines d’un même soleil

maïs ou tournesols
gratte la chaleur des jambes
les terres ont les mêmes
champs de sauterelles

cabane ou grenier
aux cheveux toiles d’araignée
du foin les aiguilles accueillent
les mêmes trésors d’enfants

des lacs ou des marais
poissons et crapauds
partagent le même chant
de la plénitude

des joies ou des tristesses
le regard en arrière
au dessus des mêmes épaules
de nos consolations

à l’orée lointaine
l’arbre sans écorce
cache la forêt
un pylône de fer

écrase sa géométrie
de l’horizon anarchique
clocher des champs
qui sonne un silence gris

noire la corde à linge
étend les draps de l’azur
noire la corde à linge
étend les draps de l’azur

combien de plaines parcourues
combien de chemins aériens
tracent les cieux
de villages en nuages ?

à quoi pense donc
l’électricien suspendu
du haut de sa tour
à quoi pense t-il donc

se demande t-il si les champs
si les arbres ou le ciel
ont par leur silence
leur humble permission ?

se demande t-il de là-haut
si les oiseaux le remercient
du repos migratoire
entre deux forêts ?

se demande t-il donc
si les lumières du soir
possèdent les mêmes rêves
que le coucher du soleil ?

tout poète qu’il est
sans doute se demande t-il
si ses questions valent au moins
le pardon de la nature