Sur un banc en pierre

Je me suis assise sur un banc en pierre
il pleuvait un peu ; c’était l’hiver
j’ai serré les genoux et replié mes épaules
la gare était presque vide ; le ciel grimaçait
j’ai attendu encore la jouissance
de mon corps glacé ; un océan qui me gravit
les jambes et qui m’emplit les hanches
me foudroie lentement ; et des lances
qui semblent danser dans mes poumons
et sur le bout de mes seins.
Je me suis assise sur un banc en pierre
il pleuvait un peu ; c’était l’hiver
qui soutenait dans l’air la souffrance
d’un tremblement ravi.

Insomnie

La nuit je rêve – toute la nuit
qu’il me soit permis de rêver.
Un songe qui s’endort sur ma peau
gracie mon corps immobile
d’un sommeil aussi noir que mes cheveux
où je ne suis que moi.
À la fenêtre nulle trace de moi
ne vient perturber l’œil figé sur le mur.
Sur ma poitrine qu’un vent imaginaire
pénètre en sifflant comme l’hiver
s’ouvre et se referme un monde
qui meurt.
Le ciel tombe sans fin
dans le creux de mes mains –
moi, je dépose au matin
mes lèvres et mon visage
dans le creux de mes mains.

Lorsque je marche en ville

Lorsque je marche en ville
le son de mes pas n’appelle aucun souvenir.
Les arbres, sur le long des rues,
ne me disent jamais rien,
et les nuages qui les surplombent
ne prennent pas de forme à mes yeux
lorsque je marche en ville.
Les voitures me dépassent sur la route
et s’arrêtent quand je la traverse,
et les passants que je croise
n’ont pas de yeux pour moi ;
leurs visages disparaissent rapidement
derrière moi et meurent dans mon dos
sans laisser de traces.
Lorsque je marche en ville
je n’ai pas de pensée pour moi
car lorsque je marche en ville
rien ne m’arrache à ma première pensée
que je porte avec moi en marchant  
et qui est celle du fait que j’existe.

Mes poèmes

Mes poèmes s’amoncellent dans un tiroir
qui renferme un tourment, un ciel d’été,
et un noyau de pêche
sucé dans la bouche d’un après-midi.
Parfois je rêve que je m’y engouffre
comme le lièvre se réfugie dans le nid
d’une orbite embaumée de la vallée.
Une pâquerette se dénude sur son lit blanc et clair
pour peu de temps encore le couchant délicat
caresse l’orgueil du bouton jaune et dur
gauche et désolé comme un navire
embrassant la mer
et le soleil qui guide les amants
surveille d’un oeil d’azur
le balancement de la clarté
de leur ravissement.
Je ne sais quel réveil hante mes matins
qui sépare le ciel de sa joie solennelle
tandis que je regarde le jour battre son cœur
qui se brise lentement d’un chatoiement terrible.

Dans le jardin de ma grand-mère

Dans le jardin de ma grand-mère se trouve une femme
qui toujours penche la tête sur son regard triste
mais qui pourtant se dresse, comme un arbre dont le tronc
laisse surgir deux seins nus sur le mur de sa peau.
Un drap qui recouvre son sexe de bronze
écrase de tout son poids le désir
au creux de mes hanches.
La tiédeur de sa chair l’été
montait en moi pour se loger
au creux de ma poitrine. Petite
noisette d’extase.
À l’automne, à côté du vieux chêne,
une ombre ardente se maintenait
au dessus du métal froid –
enfant, je voulais être cette femme
qui figeait dans le jardin
sa solitude plus vaste que la terre.

Les mains du soir

Les mains du soir recouvrent un drapeau noir
un oiseau s’attarde entre les vents
qui plient d’un seul mouvement
la pénombre qui se calme et s’agite
devant le regard ascendant
d’une enfant descendant la rue
où se dressent deux pins noués
qui s’inclinent en craquant
devant la jeune fille.
L’hiver s’active sur le pavé clair
les maisons allument leurs cigarettes
la nuit se consume nonchalante
dans un silence peuplé de somnolents rêves.
Moi je pense à ce cœur
qui sanglote contre le carreau.

Genji

Les chrysanthèmes soupirent devant Genji
qui marche seul sous la lune
rejoindre son aimée et son aimante.
Le vent fait rouler un poème
au creux de ses lèvres peintes
Genji marche seul et les iris
observent sa beauté clandestine
l’espace d’un instant ; à peine
un souffle d’érable termine son haïku
un mot comme une feuille en suspens
dans le parfum de Genji.
Genji ne se retourne pas
sur l’amour du monde
et la beauté incline sa silhouette
devant son regard qui chavire
les larmes de Genji porte les ombres sublimes
de ses yeux cernés ; Genji marche seul
il fuit la beauté comme il fuit l’amour
et c’est la tendresse qu’il cherche à jamais
dans les bras embaumés des princesses.
La lune reflète encore cette nuit
les perles humides aux manches de Genji.

Les amants

Les amants se pressent sur le pavé
et leurs pas s’accordent à dire tout bas
un sourire que l’on cache sous des lèvres closes.
Lui caresse déjà l’étoffe de son regard
il étend autour d’elle l’ombre de ses bras
et replie dans le même geste la silhouette du ciel
et tout semble s’incliner sur elle
en même temps que tout se déploie
et la nuit pour cet instant se laisse distraire.
Elle retenant sur sa bouche l’équilibre d’un mystère
étale ses yeux sur le lit de la terre
et caresse d’une main
le châle du désir
qui les recouvre tous deux.
La ville clot leur passage.
Il n’y a rien qui protège les solitaires
de l’oeil méchant de la lune.

Un morceau de jazz

Un morceau de jazz s’effiloche dans mon salon
mon balai soupire sur le plancher
la lumière s’amenuise au bord de mes rideaux
rien ne change ; rien ne bouge –
seule je me déplace et mes gestes
s’accordent à l’espace qui les occupent
car rien ne change ; rien ne bouge –
et le tableau qui repose, le tas de linge,
la peau de clémentine et le livre côte à côte
demeurent ainsi que je demeure devant eux
égale à moi-même.
Je regarde mes meubles, en attendant
presque d’eux qu’ils se mettent à parler
mais rien ne change ; rien ne bouge
je me regarde alors dans le miroir
au dessus du fauteuil bleu
mais là encore rien ne change ;
rien ne bouge au fond de mes yeux.
Un morceau de jazz s’effiloche dans ma chambre
j’écris un poème pour ôter de mon cœur
cette curieuse sensation que…
Mais assise devant mon poème,
j’aimerais être triste, car toujours
rien ne change et rien ne bouge.

Le dimanche après-midi

Le dimanche après-midi, le
beau temps comme la pluie s’ennuient –
l’on peut voir leurs doigts indolents
éplucher le ciel d’à côté.
Le dimanche après-midi, je
soupèse mes mains paumes ouvertes
les heures de mon regard
coulent leur rivière ; je saisis d’un geste
les rayons suspendus sur mon livre
ouvert – et trempant le jour dans
le luisant et clair je m’invente
lavandière.
Le dimanche après-midi laisse
au repos le corps ferme de l’ennui.
Dans ma chambre auprès du lit
à cinq heures le dimanche après-midi
j’étale ma chair sur ses lèvres immobiles
et je lui fais l’amour sans rien dire.