Je me suis caché dans ma fatigue
sans sommeil sans soleil

je me suis caché tous les jours tout le jour
je me suis caché sans pleurer
car quand on se cache pleurer est une honte
plus grande encore

La honte est un parasite qui se nourrit de lui-même
et ce n’est pas la peur qui fait la lâcheté mais bien la honte
je n’ai peur que d’une chose et c’est la honte 

et je me cache
je me cache dans ma honte.

je me cache dans ma honte comme on se cache quand
les parents se disputent en bas et que les voix se brisent
la mère qui a des falaises dans la gorge
le mépris du père, mesquin, mesquin

Je me cache dans ma honte et je ne dis rien
comme le frère qui ne me parle jamais
un silence noir 
un silence noir avec des couteaux 
je me demande s’il m’apprécie

Je me cache dans ma honte 
mes amitiés sont anesthésiées 
je tiens la distance, oasis un jour
et mirage l’autre

Je me cache 
j’entends les cris du monde
mais je ne bouche pas mes oreilles

j’écoute
je me cache

j’écoute
je me cache
on me cherche
je ne dis rien
je suis caché

du temps j’ai perdu le futur
le passé est lointain et je ne m’en souviens plus
assez pour y puiser quelque chose qui 
pourrait me rappeler que j’ai été

la chambre est grande mais serrée
on ne me voit pas et même la chambre
ne me voit pas 
trop peu de vie de lumière
je crois qu’elle est morte

le bureau est aussi un cadavre
je m’en sers quand même
sans même y penser

je ne pense à rien
je me cache dans ma honte
et la honte mange mange mange

j’oublie souvent que je suis caché
que je suis : quelque part 
probablement ici

je regrette les présences et les solitudes
les amours, c’est à dire
les présences et les solitudes

je n’ai pas grand-chose à faire
je ne m’ennuie pas et ça m’intrigue
un moment
après j’oublie

je dis souvent : j’oublie
et : j’ai perdu
je crois que je ne sais pas ce qu’il y a à vivre

je dis souvent je ne sais pas
mais c’est un peu vrai

je ne sais pas

je dis souvent je ne sais pas et c’est vrai que je ne sais pas
comment retrouver le rythme des jours
et de mon corps

mon corps est absent 
je m’en rends compte le soir
quand je me masturbe
parfois j’arrête sans avoir joui
sans vraiment de raison

il n’y a pas vraiment de raison 
à tout ce que je fais
il n’y a pas vraiment 
il n’y a pas

je réalise que je parle de tout ce qu’il n’y a pas
ce qu’il n’y a plus

je sais pourtant qu’il y a des choses
je pourrais faire quelques vers pour en parler 
ça fera joli et peut-être un peu niais

je pourrais en parler
des qui
sans vraiment

et de la 
du
aux allures de ciel 

je pourrais en parler 
j’ai des ami.es à qui je ne parle pas
et d’autres qui ne me parlent pas

je pourrais en parler à ma mère
je pourrais parler à mon père

je ne sais pas vraiment pourquoi je me cache
je n’ai pas vraiment honte

j’ai honte de le savoir

Il n’y a pas vraiment d’endroit vers où aller
je n’attends plus grand chose des choses
ou de mes proches
je n’attends plus vraiment
mais je reste quand même

pendant un long mois, je restais parfois sur le quai d’une gare
je n’attendais pas vraiment le train 
je voulais que le temps passe 
je faisais semblant d’être allé à la fac
en rentrant chez moi

j’ai l’impression de faire semblant de vivre
aux amies avec qui je fais un travail de groupe
je leur dis : je ne me sens pas bien 
je leur promets d’envoyer un travail que je n’ai pas fait
et je me recache

je mens à mes parents en leur disant que tout va bien
je n’ai pas envie de discuter avec eux 
mais j’aimerais avoir envie 

c’est comme si j’évitais la vie
comme un ami du collège qu’on croise dans la rue
on fait semblant de ne pas l’avoir vu

je redoute de rencontrer mes ami.es
ceux et celles que je connais
j’ai l’impression de les croiser
comme cet ami du collège

on s’apitoie 
mais la consolation est un alcool 
la honte en guise de gueule de bois
peut-être le besoin de consolations est impossible à rassasier
car elles nous crèvent le ventre

je ne sais pas si j’étouffe ou je vomis
le silence de la chambre
je regarde parfois les livres empilés
que je ne lis pas

la chambre est remplie de tout ce que je ne fais pas
comme le trésor d’un dragon 
je découvre de temps en temps dans celui-ci 
la richesse d’une nouvelle activité que
je garde en moi en me disant
qu’il est possible de faire quelque chose
ça me rassure

je collectionne les possibles
sans vraiment les regarder d’assez près
pour les réaliser

je les mets dans une tirelire
le genre de tirelire qu’il faut casser 
pour reprendre ce qu’on y met 

comme excuse pour ne rien faire
je me dis que j’attends encore un peu
avant de la casser

et toujours la honte chuchote
comme un serpent qui me promet le fruit 
qui guérit son propre venin

que l’on résiste ou que l’on cède 
peu importe vraiment

la pomme est empoisonnée

Quand je reviens dans le monde,
je fais comme si rien ne s’était passé
les ami.es font un petit commentaire au retour
la vie reprend son chemin

la honte n’a plus de corps
elle est un ricanement que j’entends partout
comme les esprits japonais qui tourmentent une personne
mais le tourment c’est le mien
moi qui vois la honte là où elle n’est pas
c’est de ça qu’elle ricane

la haine de soi est un luxe
que je me permets quand la honte a le dos tourné
il est plus aisé de prétendre s’aimer
que de se détester

l’ombre du suicide comme couverture
le repos de l’angoisse
je vis comme je rêve
avec le confort du réveil à venir
et je vis comme je dors
avec le confort du réveil qu’on repousse

on m’appelle et je ne viens pas
je descendrai quelques heures plus tard pour manger

je ne parle plus

j’ai pleuré aujourd’hui pendant le cours d’espagnol
je m’étais porté volontaire après tout le monde pour lire la fin du texte
et je me suis arrêté au milieu

le son de ma voix me paraissait étrange
je l’imaginais dans les haut-parleurs de mes camarades
à qui je n’ai pas parlé depuis des semaines

j’ai coupé le micro
je n’ai rien dit
on a supposé que j’avais des problèmes de connexion

et devant mon écran je pleurais
il y avait encore trente minutes de cours
pendant trente minutes les voix de mes camarades
pendant trente minutes les voix de mes camarades
pendant trente minutes les voix de mes camarades

La honte énoncée est une gêne difficile à côtoyer
pendant quelque temps, on a des sourires qui rassurent
même de loin
ou souvent un silence bienveillant
et puis on oublie

mais la honte énoncée
ce n’est pas la honte qu’on cache sous le tapis
comme des enfants, nous, adultes,
honteux de notre enfance,
de ces moments terribles qui nous hantent toujours
qu’on cache en s’exhibant soi

c’est exactement l’inverse
on se cache pour l’énoncer
c’est elle qu’on exhibe

certains l’exhibent avec la modestie du triomphe :
ma honte est ce que je suis
ce que je suis devenu

moi je n’y crois plus
longtemps j’ai exhibé ma honte à travers mes poèmes
avec ce fantasme de l’attente, d’une chose à venir,
dans un mysticisme auquel je ne crois pas

écrire est pour moi créer la honte
d’un autre que moi
et l’échappatoire de la littérature n’est pas d’être un autre
mais de se consoler en pensant l’être

enfant, j’avais le courage de baisser les yeux
la soumission protège la pudeur
mais je commence à croire que la responsabilité que l’on gagne adulte
c’est seulement la perte de l’enfant
du droit d’avoir honte

je parle de ma honte comme un enfant
je fais surgir de ma honte des corps, des salles de classe,
des bureaux de directeur, des visages et des regards
pour donner sens à ma honte
et me dire que le monde l’habite

mais j’habite la honte
et la honte que j’exhibe
n’est pas celle d’un enfant
et ne porte pas non plus de triomphe en elle
qui puisse la légitimer auprès des autres

la honte que j’énonce n’appelle pas à la pitié
elle n’appelle pas à l’aide
ni à l’empathie ou la bienveillance
la honte que j’énonce n’est pas une excuse

la honte que j’énonce
c’est celle qui existe avec moi
et qui cherche en vous
un pardon
dont elle garde la demande
secrète
par honte de l’énoncer
et par ignorance

j’écris et je parle de ma honte
pour me cacher moi
car j’ai honte
j’ai honte d’exister avec ma honte sans beauté

Je ne crois pas que la honte se « surmonte »
mais peut-être la « dépasse » t-on t-elle
dans une course qui n’en est pas vraiment
comme dans un cauchemar où l’on n’avance pas
un Sisyphe malheureux

mais il arrive qu’on se réveille
on va aux toilettes, on va boire de l’eau
et dans le noir, rentrant dans la chambre,
on court discrètement, on se faufile on esquive les ombres
et on se retrouve au lit
avec un grand sourire

de la même manière il y a des jours où
l’adrénaline d’une peur insignifiante
vient chasser la honte un moment
et le réconfort n’est pas vraiment la sécurité
mais la présence d’une menace planante
on se cache
dans une peur heureuse

je passe la plupart de mon temps à me cacher
le réconfort de la sécurité cédant à son confort
j’évite toutes les peurs imaginables – je les imagine nombreuses
je ne cours pas
je reste dans mon lit
mais

il y a des jours où j’ai peur
je sens mon cœur battre
je me rappelle que j’ai un corps
le danger comme un adversaire de longue date
depuis l’enfance

enfant tout est plus grand
et la honte n’est qu’un géant parmi d’autres

il y a des jours où j’ai peur
et je cours sans combat
comme un enfant la nuit
car la survie est une victoire
et la peur un courage

et l’enfance c’est la peur
c’est la peur et rien d’autre

Il est huit heures quarante c’est le matin je ne me suis pas réveillé, c’est à dire que je n’ai pas dormi, et j’ai pourtant eu soudainement la réalisation que j’étais éveillé et vivant, alors que je pensais à me donner la mort. Je m’étais couché plus tôt vers 22h, par ennui. Mon rythme de sommeil chaotique m’a fait me réveiller vers deux heures. Je suis allé boire, je suis allé aux toilettes par réflexe, mais je n’avais pas envie de pisser. J’essayais de trouver une raison à ce que je sois là, debout dans mon studio, à deux heures du matin. J’ai mangé une compote, je me suis dit : voilà quelque chose que je ne peux pas faire chez moi, c’est à dire chez mes parents. La cuisine est en effet deux étages plus bas, et je traverse deux séries d’escaliers bruyants et grinçants qui les réveillent. Lorsqu’il m’arrive, rarement, de le faire, l’un d’eux se lève dans la nuit, me chuchote bruyamment à travers l’étage si tout va bien, si je ne suis pas malade, etc. Des nuits de mon enfance, lorsque je veillais jusqu’à très tard, je me rappelle surtout que j’étais assoiffé, car je n’osais pas sortir de ma chambre pour aller boire ne serait-ce que dans la salle de bain, qui est voisine de la chambre de mes parents. Alors j’ai apprécié manger ma compote pomme-poire à deux heures du matin, avec une cuillère à soupe car je n’ai pas fait la vaisselle depuis une semaine, et que j’ai déjà utilisé toutes les petites cuillères. Je vis seul, dans ce studio, depuis cette même semaine, et j’ai les habitudes de quelqu’un qui y aurait vécu seul depuis trente ans. Chômeur. Je ne fais strictement rien, hormis d’être seul. J’ai mangé 6 repas en 7 jours, en comptant les petits-déjeuners. 2 paquets de céréales, des pâtes le premier soir, une soupe consommée pour deux jours, et deux repas commandés : un burger et une pizza. Mon incapacité de vivre n’est pas liée à un manque de confort que je possède, ni à un surplus de confort qui m’empêcherait de faire les choses. J’ai commandé la pizza hier soir après avoir passé la journée et celle d’avant sans manger, tout en ayant rêvé de celle-ci pendant tout ce temps. Il m’a pourtant fallu autant d’efforts pour commander cette pizza, voire plus, que pour me faire à manger. Affamé dès le matin, puis le midi, l’après-midi, j’ai pourtant attendu le soir avant de commander. Vers 15h, je me disais : qu’est-ce que le livreur devrait penser s’il m’apportait une pizza maintenant. Alors j’ai attendu. Quand j’ai commandé le burger quelques jours auparavant, je me suis fait beau pour accueillir le livreur à la porte de mon immeuble. C’est à dire que je me suis douché, et je me suis habillé, c’est à dire avec des vêtements propres. Je suis sorti, j’ai dis bonsoir, merci, bonne soirée, j’ai pris ma commande. J’ai regardé le livreur mais il ne m’a pas regardé et il est parti après avoir dit merci bonne soirée alors j’ai répété merci bonne soirée. Ce matin quand je ne me suis pas réveillé, je venais de poser mon téléphone sur ma petite table après avoir regardé pendant cinq heures des vidéos sur Facebook qui défilaient selon mon fil d’actualité, qui étant très pauvre, vu que je ne m’y connecte que deux ou trois fois dans la semaine, avait le mérite de proposer du contenu varié, c’est à dire la même chose, corpus préfabriqué, produit de mes interactions virtuelles. Je ne m’étais pas réveillé et je m’apprêtais à me rendormir. Je fais beaucoup de rêves, et avant de m’endormir, je ressasse généralement des choses que j’ai lues, vues, pensées dans la journée, et elles se forment dans mes rêves et produisent quelque chose que je ne soupçonnais pas. Parfois non. Mais c’est une habitude que j’ai prise. Alors que j’essayais de me rendormir, je me suis rendu compte que de ces cinq heures de visionnage, je ne me souvenais d’aucune de ces vidéos. Ni le thème, ni le sujet, ni leur auteur. Je sentais le haut de mon crâne vide, et je le sens toujours maintenant, cela fait vingt-sept minutes. Le bas du crâne lui ressent une chaleur liée à la fatigue, mais le haut, partant du front jusqu’à la partie basse de l’arrière du crâne où il s’arrête, est vide, c’est à dire qu’il possède une enveloppe chaude, qui fourmille un peu, et rien d’autre. Non pas qu’il soit habituellement « rempli ». Seulement, passer ma main sur mon front, sur mon crâne, me procure la sensation de toucher un corps étranger. J’ai fréquemment cette sensation dans d’autres circonstances, où après être resté dans une mauvaise position pendant des heures, ma jambe, mon bras, mes doigts, sont engourdis, le sang n’y a plus circulé, etc. Bien avant que les « fourmis » ne viennent, et avec elle cette douleur agréable de se retrouver sensoriel, j’essaye de toucher du doigt engourdi, ou du pied, les autres parties de mon corps. Le doigt engourdi, ne pouvant pas donner de réponses sensorielles, me donne pourtant une réponse : mon corps est présent, mon corps est absent. Toucher quelque chose ainsi, être soi-même son propre objet, est une sensation qui m’a si souvent intéressée que je coupais délibérément la circulation de mon sang pour pouvoir le faire à nouveau. C’est à dire qu’une question se pose : qu’est-ce que je touche ? J’ai à la fois l’impression de toucher mon corps comme un objet, et de toucher mon corps avec un objet, alors que mon corps et l’objet ne sont pas séparés et forment, une fois la sensation passée, mon corps, unique. Quand d’autres utilisent des substances pour provoquer des expériences métaphysiques, moi, dans mon lit, couché sur mon bras, j’attendais. Il m’est arrivé d’attendre pendant des heures. J’ai une fois retrouvé le contrôle de ma jambe, et surtout, de mon pied, qu’après vingt longues minutes, où à moitié debout, appuyé des deux bras sur mon fauteuil (sans quoi je tombais), je laissais le sang circuler à nouveau, et je retrouvais la sensation de ma jambe. Les orteils ont été la principale épreuve. Pas tellement les « fourmis » en elles-mêmes, qui à ce stade-là, sont particulièrement douloureuses, et peuvent durer de longues minutes. Mais la volonté de bouger. Je regardais mon pied, le commandant de bouger, et rien ne se passait. Je n’avais pas peur, et j’étais au contraire un peu comme pris d’une fascination morbide. Je me disais : voilà, c’est mon corps, il est là. Il ne m’obéit pas, et mon corps, ce n’est pas moi. J’éprouvais un plaisir, comme une revanche à ma solitude, à sentir qu’il y avait quelque chose où je ne pouvais pas être présent d’une manière ou d’une autre, et mon propre corps paradoxalement était le seul endroit où je pouvais le faire. C’est un comportement auto-destructeur de trouillard. Toutes mes pensées suicidaires sont des pensées de trouillard. Je m’imagine me tailler les veines, et puis non : pas assez réaliste, je n’oserais jamais. Parfois, avec plus de violence : m’infliger des coups de couteaux dans le ventre, à répétition, ou dans l’abdomen, près du cœur : là encore, dans mes pensées, le couteau n’arrive pas à trancher, il se cogne contre les os. Il faut dire que la perception que j’ai de mon corps, c’est surtout des os. Si j’avais été un peu plus épais, si mon corps était, en proportion, un peu plus normal, c’est à dire, propre à être tranché, s’il avait présenté des endroits à la fois moelleux et fermes, où il y aurait de la chair, un peu de muscle et de gras, où je pourrais me dire : voilà un morceau de moi qui n’attend plus qu’une lame, alors il y aurait longtemps que je me serais suicidé. Avec l’humour d’une personne en détresse, j’ai réfléchi à cet endroit de mon corps, et ce qui correspondait à peu près était mes fesses, et j’ai passé une heure, peut-être deux heures, hilare, à imaginer mes proches découvrant mon cadavre. « Un jeune se suicide en se vidant jusqu’au sang, trente coups de couteaux dans le cul ». Je passe beaucoup, beaucoup de temps à m’imaginer comment je pourrais me tuer. Je ne sais pas vraiment ce que les autres entendent par « pensées suicidaires », mais pour moi, c’est passer en revue les manières raisonnables et réalistes par lesquelles je pourrais me donner la mort. Pas de quoi faire rougir des auteurs de polar, car ce sont toujours les mêmes que je répète encore et encore. Il y a le couteau, un peu plus rarement, la pendaison, et surtout, le train. Celui-ci est le seul qui me poursuit en dehors de ma chambre, et dès que j’emprunte le métro, que le train arrive en gare, et qu’il passe devant moi sur le quai, j’y pense. Depuis trois ou quatre ans maintenant. Le même frisson me prend une fois le train passé, qui n’est pas vraiment de la peur, mais plutôt de me dire que j’aurais pu le faire ici et maintenant. Et « l’esprit d’escalier », ce n’est vraiment pas grand-chose à côté de « l’esprit d’escalator », où je pèse le pour et le contre de mon suicide ce jour-ci, et si j’aurais pu le faire. L’autre partie importante de mes pensées suicidaires, c’est la projection de l’après, c’est à dire la vie de mes proches sans moi. Ou plutôt, la vie de mes proches avec ma mort. Celle-ci dure moins longtemps, mais je pense qu’elle est au moins autant importante, car c’est quelque chose que je fais depuis que je suis enfant. Vers douze, treize ans, je pensais souvent à la mort, à me donner la mort, mais d’aussi loin que je me souvienne, je pensais juste au fait que j’étais déjà mort, et je regardais ce qui se passait. Au delà du caractère égocentrique, qui d’ailleurs est ce qui clôt ce moment (on ne se supporte pas très longtemps lorsqu’on est désespérés), c’est une bataille contre soi-même. J’imagine mes proches dévastés, et chacun d’entre eux correspond à peu près à une partie de moi-même, valorisée par ma mort, mise en avant, puisque cette partie-là était surtout partagée avec cette personne, voire uniquement, et, alors que ces personnes apprennent ma mort, elles deviennent responsables de cette partie-là et en endossent la mémoire. Bien que la mémoire soit importante, qu’elle contribue beaucoup au fantasme du suicide, c’est surtout pour moi cette division du soi : se voir dans les autres, et ne plus se voir dans soi. Quand j’ai envie de me suicider, j’ai envie de tout remettre aux autres. Je ne supporte plus d’être moi en moi. Les relations que j’entretiens n’ont pas de dons. Je ne donne rien aux autres, et les autres ne me donnent rien. Je ne partage pas non plus. Je montre, sans doute, mais je n’échange pas. Il y a un lien qui permet cela, il y a souvent un lien très fort, où je montre beaucoup de choses, je me dévoile, je m’ouvre, je m’offre, mais je n’offre pas. Je garde tout en moi, mais pas pour moi. Quand je veux me suicider, je veux simplement donner, je veux partager, je veux échanger, je veux offrir, je veux que ce lien se brise, et qu’il n’existe simplement que deux êtres. Il m’est difficilement supportable d’être moi, je l’ai su dès l’enfance, et en grandissant, j’ai eu de plus en plus de pensées suicidaires à mesure que je me rendais compte qu’on ne pouvait pas devenir moins soi que soi grâce aux autres. On ne donne rien à l’autre. On reçoit, sûrement, et je reçois moi beaucoup de choses de mes proches, et sûrement que eux aussi reçoivent de moi. Mais je garde tout. Ce matin je n’ai rien et j’ai envie de mourir. Je commence à avoir envie de mourir par habitude, dès que je m’ennuie. Mais ce matin, il n’y avait pas vraiment d’ennui, je venais juste de ne pas me réveiller, d’émerger soudainement, de voir qu’il n’y avait rien, prendre un moment pour que les choses reviennent, mais rien n’est revenu, pas même l’ennui. Il est très rare que l’envie de mourir se formule après elle-même, et c’est ce qui m’arrive. J’ai l’impression d’avoir éprouvé quelque chose de mystique, comme les gens devenus chrétiens après une révélation, mais moi, j’ai éprouvé l’envie de mourir « originelle », celle qui ne se prononce pas. Mon crâne, tout à l’heure, était vide. En essayant de dormir, et de ramasser ce que je pouvais pour alimenter mes rêves, une phrase était là, et je voulais l’écrire. Je ne me souviens plus de cette phrase, mais c’était la raison pour laquelle j’ai commencé à écrire. Il est dix heures vingt deux. Je redoute la fin, car je vais me retrouver dans le vide, je poserai mon ordinateur sur la petite table, et je serai là, dans le studio, comme ça. Je tenterai de me rendormir, puisque je peux réfléchir à nouveau et faire fonctionner mon cerveau. Je ferai des phrases dans ma tête pour un prochain texte car dès que j’écris j’ai envie d’écrire, et puis j’oublie avec le temps que j’ai envie. Je ferai des rêves, dans le demi-sommeil auquel je suis habitué. J’aurai un peu moins envie de mourir.

(J’ai rêvé que j’étais amorphe, muet, que je me déplaçai très lentement, la vision trouble, le monde tournait autour de moi. J’avais un sac à dos avec un poulpe en trois dimensions cousu dessus, comme une peluche protubérante, qui d’ailleurs me faisait mal au dos, le poulpe formait une sorte de boule, creusait dans mon dos, alors même qu’il était sur l’extérieur du sac. Mes parents, mes frères, mon meilleur ami, mon cousin que je ne vois plus beaucoup, et qui pour l’occasion, avait environ quinze ans, à l’âge où l’on était tout le temps ensemble pendant les vacances chez mes grands-parents ; il a en réalité trois ans de plus que moi, comme mon grand-frère. Il y avait également un autre ami, que j’apprécie mais que je ne fréquente pas particulièrement, et mes cousines avec qui je suis très proche. Nous étions chez ma grand-mère, qui a un grand jardin. Tout le monde était préoccupé par ma situation, même si je passais la plupart du temps seul ; j’étais en train de faire une œuvre à taille réelle. Le mystère de cette œuvre était que j’avais caché quelque part quelque chose qui m’était cher, un souvenir d’enfance, et que l’oeuvre que j’accomplissais était une sorte de carte au trésor, que mes proches devaient tenter de résoudre. S’ils le faisaient, alors je pourrais parler à nouveau, et retrouver mon état normal. Mon œuvre consistait en plusieurs énigmes, dont je ne me souviens pas dans la totalité, mais il y en avait environ sept. Dans l’une d’entre elles, je suis allé dans le potager de ma grand-mère, complètement ravagé, boueux comme après une averse, et en le traversant, j’avais de la boue jusqu’aux genoux. Dans ce potager, j’ai planté 8 clous et petits bouts de bâton, quatre et quatre, les uns en face des autres, écartés environ d’un mètre entre eux et deux mètres entre les deux lignes. Je suis retourné dans le jardin, tout cela avec cette lenteur ivre, et j’ai rejoint mes frères, mon cousin et mon meilleur ami, qui jouaient et discutaient comme des enfants. D’une scène à l’autre, ils étaient rajeunis à divers âges. Une autre énigme était un dessin, je ne me souviens plus de quoi il s’agissait, mais j’avais dessiné sur plusieurs post-it, qui n’étaient d’ailleurs pas attachés ensemble, et bien que je considérais cela comme une seule œuvre, c’était des dessins qui n’avaient pas grand-chose à voir les uns avec les autres. Mon sac à dos poulpe était aussi une énigme. Lors d’une scène, mon poulpe s’est mis à creuser dans mon dos violemment, et je ne pouvais rien faire avec la lenteur avec laquelle je me mouvais ; mon meilleur ami m’aida à le calmer. Une autre énigme était sur la corde à linge, et enfin le reste d’entre elles ne se situaient plus chez ma grand-mère, mais dans la maison familiale, à un kilomètre de là. J’y avais une peluche, qui était une énigme, ainsi que la disparition des oiseaux. Nous étions sous le porche, et un psychologue était là. Il aidait mes amis à comprendre mon œuvre, alors que je l’avais terminée, et que je restais debout, amorphe. Il a commencé par se moquer du fait que j’avais caché quelque chose comme un pirate, mais ensuite il a été plus compréhensible et son attitude a changé, et il s’entendait bien avec mes proches. Ils ont fait des jeux de mots avec des noms de séries TV et de films, et ont compris l’énigme du poulpe, et peu à peu, les autres, sauf celle des clous. Le psychologue expliquait quelque chose à propos de l’enfance. Je suis alors retourné, dans une autre scène qui s’est probablement passée avant dans le potager de ma grand-mère pour aller ramasser les clous et les petits bâtons. Cette fois-ci, la boue était plus profonde, j’arrivais à ramasser environ six clous, mais j’ai rebroussé chemin, je me noyais, j’avais de la boue jusqu’au visage. Il me semblait que j’étais complètement submergé à un moment mais je pouvais toujours respirer et j’avais la vision claire. Alors que je suis revenu avec mes proches, il y avait le psychologue, et tout le monde souffrait de la même chose que moi, ils bougeaient difficilement, comme s’ils étaient ivres, sauf qu’ils pouvaient parler. Mon œuvre et mes énigmes résolues, on me félicitait. Dehors, il y avait mon grand-père qui devait réparer le toit de la maison, et était inquiet que tout s’effondre, et on le rassurait, en disant qu’il avait fait du bon travail. Il était au bord des larmes. Mon père, hormis au tout début, était absent tout du long. Une femme avec ses deux enfants, deux filles d’environ cinq six ans, sont apparues sur le porche. L’une d’entre elles était sourde, et ne voulait plus se séparer de moi, malgré la mère qui m’était hostile. Mon cousin était sur la tondeuse dans le jardin, on l’a rejoint, et elle s’est transformée en tracteur avec des roues immenses, et j’avais l’impression qu’elles allaient me rouler dessus, mais j’étais derrière elles. Je suis rentré dans la maison pour récupérer ma peluche, et le souvenir que j’avais caché. Je me suis alors rendu compte que je l’avais oublié, et j’ai rejoint les autres, ils discutaient joyeusement et j’écoutais, et je crois que j’étais heureux.)

Le pire dans tout ça, c’est qu’on s’habitue à la honte. Elle ne devient pas pour autant plus supportable, seulement, elle nous approche sans encombres. Il n’y a plus vraiment de lutte, de résistance de l’égo, les crises se font de plus en plus rares. L’angoisse devient plate, dégonflée, fatiguée, on remet au lendemain le moment où il faudra paniquer, pleurer, on ne fait pas de cauchemars. Penser à la mort ne donne plus vraiment de frissons, on connaît tous les rouages de la honte, on sait ce qu’il va se passer, les chemins de la pensée suicidaire nous sont familiers, comme une promenade. Il y a dans le désespoir une tranquillité que la honte rend possible. C’est elle, le diable qui nous conforte dans l’idée qu’on est ici en sécurité, qu’il faut se protéger, car on est faible. La honte a raison sur ce point, la faiblesse est réelle et on l’éprouve au quotidien environ une douzaine de fois, où il y a eu un échec dans une tâche habituellement facile. L’incapacité de vivre, c’est aussi la capacité de le savoir. Pourtant, le mot « incapable » ne pèse pas autant sur moi qu’on pourrait le penser. On ne peut pas se débarrasser du monde, mais j’ai appris à ne plus prêter attention aux injonctions sociales de ma honte, ou en tout cas, certaines d’entre elles. Ma honte ne s’avoue pas vaincue, car là où elle échoue, elle me renvoie en miroir les privilèges dont je jouis pour ne pas l’éprouver. On n’y échappe pas. Mais on s’y habitue. La honte est un meuble de ma chambre. Je pourrais dire que j’y range des choses, mais c’est une image fausse. Le meuble ne sert à rien, et il est trop encombrant pour faire l’effort de le retirer. On s’y habitue. Cela ne plaît pas à la honte, et une des hontes les plus grandes, c’est que les autres s’y habituent aussi. On fait tout pour surgir de temps en temps, et on repousse la honte lorsque le danger se fait ressentir. Elle revient. On s’y habitue.

je n’ai plus envie de parler de honte
et subir ma parole

la honte est une petite chose faible
je l’ai rouée de coups, je l’ai déchirée
j’ai hurlé ma rage et mon désespoir

la honte s’est recroquevillée
ses cachettes détruites de la chambre
il n’y avait rien d’autre que mon corps

mon corps
un corps que la honte n’a pas
mon corps ne s’est pas senti puissant
il ne s’est pas senti fort
mon corps n’a rien vaincu
sinon
son oubli

j’ai eu peur de ne pas trembler
ma faiblesse était stoïque
le marbre de mes bras
on meurt immobile

on ne meurt pas de nos faiblesses mais de notre force
car la honte c’est la force que l’on n’a pas
la honte cache les présences avec de sombres absences

mes bras de marbres sont forts
mon visage de statue se devine
mon corps est là avec toutes ses faiblesses interdites
mon corps est là

j’oppose la honte d’être faible
à la honte de me savoir faible
j’oppose à la chambre et au monde
mon corps
mon corps de statue
mon corps de statue détruite

et je n’affronte pas la froideur du ciel
ni la chaleur de la terre

il n’y a pas de statues ni de force
il n’y a que des débris
il faut les laisser
la destruction n’est pas l’envie de mourir  
mais peut-être
de débris en débris de soi
aspirer à la paix des cailloux