La mémoire des espaces

… Vois, Chloé, comme l’amour n’est jamais acquis, en soi, et qu’il n’existe en l’être amoureux qu’une perte de ce qui fut donné. On ne saurait le contenir ; tant de grandeur nous tuerait. Puisse-t-on éprouver les plus beaux silences, ceux qui emplissent le torse comme un souffle intérieur, puisse-t-on penser être amour d’un bloc, lorsque, la nuque découverte, les épaules tombantes, tu te retournes à moitié, appelée par quelque ennui providentiel, et que tes yeux, ton sourire, paraissent alors à travers les ombres brunes qui cernent ton visage, il n’y a dans cet amour, Chloé, qu’une impuissance béate, et aussitôt qu’elle semble disparaître, le désir non pas de retrouver l’instant, mais de le rendre sien. Mais il est trop tard pour cela, déjà tout déborde, s’enfuit, évidemment, tout cet amour est trop grand pour un seul corps. Il s’étend alors dans tous les espaces, et tout semble nous rappeler à toi, non pas comme souvenir, mais comme présence aimée qui ne possède rien d’autre qu’elle-même, et qu’on ne peut que percevoir.
Encore cette nuit, Chloé, la chambre obscure que la nuit a vidé semble encore emplie de toi, mais je sais que tout cela est là, présent, qu’il m’entoure, et je sais que cela est beau. J’écris que cela est beau, et cela me suffit. Je m’endors – triste.

J’aime. La nuit encore
descend du ciel.
je loge une clarté immobile
si vivante que ma peau baisée
me paraît parfois étrangère
mais la nuit – amie fidèle,
la nuit seule puise en mon corps
des ombres qui me sont connues
et portées par l’amour de toi.
Et je sais que mon souffle, parcourant les espaces infinis,
acquiert la mémoire de toute chose –
comme le vent acquiert la mémoire des montagnes et des cimes des arbres,
et qu’il te rencontre.

Je ne sais plus
mêler mon souffle
au souvenir de tes gestes
ni tirer sur les cordes du bleu
qui sont ton visage.

Je ne sais plus
écrire ni les ombres
ni les espaces qui les séparent
de ton corps suspendu
à mes lèvres
violettes.

Je suis cette épave
rongée par les algues
qui demeure sans soleil
et sans soif
dans la nuit raide et bleue
que tu nommais tristesse.

Mon corps vide habitera
les mille voix et mille mots – les tiens
qui dévoreront de l’intérieur
le bois acouphène
et mort
qui me sert d’écorce.

Le
vent
reste
muet
sur
les
lèvres.

À qui
ce souffle
dépourvu de mémoire 
à qui
ce silence obstiné
et ces ombres
sur le ciel
qui ressemblent
à des arbres ?

Et
dans
la
lente
chute
des
jours
blancs
quel néant
qui s’achève
au bout d’une
corde ?

Re
gar
dez-
le
mourir
par la fenêtre.

Et quand le ciel
ne se versera plus
sur les murs

la nuit et ses lumières
solitaires
qui nous ressemblent trop

la nuit
enseignera
le langage
du vent.

Il y a 
par ma fenêtre
un arbre semblant contenir
tout le ciel
tout le froid
toute la tristesse
en son écorce.
Personne 
ne connaît son nom.
Pour moi
il est un arbre 
par ma fenêtre.
Je ne veux pas l’appeler. 

dans le silence commun
et anonyme
il se contente d’être.
Quelque chose… – Rien
entre lui et moi. 
Tout le monde repose dans ce vide.

Je le quitte
sans adieu
je le quitte
comme on quitte un mort. 
Et tout le ciel
tout le froid
toute la tristesse
sur ma peau
porte encore la mémoire 
de son écorce.

Devant moi s’étend
une mer d’ombres et de branches
tranquille.
Au delà,
le pâle bleu 
de l’hiver. 
Par un désir
qui ne s’explique pas
j’envie et j’admire 
ces arbres figés
de trop savoir
le mouvement du monde 
heurter leur corps. 
Je voudrais être l’un d’eux
et faire de ma solitude
celle du ciel,
immensément vide.

Dans le clair matin bleu
chaque visage
porte le soleil.
Je les embrasse
avec sur mes lèvres
les souvenirs mêlés de toute chose ;
je les embrasse
comme si je fus ce soleil
et que j’eus en moi
le savoir de la terre, des branches
des toits et du ciel,
je les embrasse
comme si je fus le vent
et que le contour de mes lèvres
était celui du monde.
Baiser timide
de lumière
je suis
le frisson
qu’on ignore
et parcourant chaque corps
et chaque existence
je traverse
le monde
sans laisser de traces.

Le jour enveloppe
chaque existence
que je rencontre. 
Ses doigts blancs
ne bordent-ils pas tendrement
le laurier frémissant ?
Si le jour est cela : 
aimant toute chose au dehors
sans conscience aucune
de l’amour donné en soi ; 
si le jour est cela : amour
c’est que l’amour n’est jamais donné ni reçu
et qu’il n’est jamais en soi.
Si l’amour est cela : jour
c’est seulement que ses mains blanches et vides
sont reconnaissantes au laurier
d’être ici,
d’exister seul,
et de pouvoir être bordé 
ici et 
maintenant. 
Moi, dans le jour
mon amour est cela : 
un regard aveugle
et le monde à la surface des yeux.

bleue
la pierre qui se meut
dans la source immobile
qui descend encore et encore
à travers la mémoire de tes pas

je porte mon abîme
et je marche
vers le sommet du jour
qui je sais
accueille ton sommeil
dans le linceul des vents sacrés

sur le sentier qui s’éveille
je rends mon souffle aux oiseaux

tissant le tremblement du jour
écoute les aiguilles des pins
qui referment le ciel sur ton corps

glissant sur tes paupières
à mon tour
j’ouvre mon visage
au silence de la montagne

je suis lourd comme une statue
lourd les doigts et lents
il n’y a pas de regard sur ma joue
sur mon front j’aime regarder
la joue le front des statues 
non pas de regard 
sur mon visage qui est
sûrement lui une étendue
la joue et le front surtout 
ce sont des étendues il y a
beaucoup de choses qui s’y
trouvent en général 
le lisse du bronze ou du 
je ne sais plus trop de quoi 
sont fait les statues ? 
le plat en tout cas je veux dire
la courbe c’est là que mon 
regard s’arrête en vérité 
si quelqu’un venait à 
me regarder il n’y aurait PAS
de reflet sur ma joue sur 
mon front si quelqu’un 
venait à me regarder voilà 
il me suffit d’un regard 
posé sur moi alors 
je ne sais pas il se 
passerait quelque chose 
peut-être ce serait juste 
un regard qui ne dit rien 
après tout on ne parle 
pas aux statues 
sauf celles des églises oui
mais je suis dans mon lit 
dans ma chambre
si quelqu’un venait à
me regarder alors il
serait dans ma chambre
debout ou assis sur la
chaise et son regard
sera posé sur moi 
et moi je serai comme 
je suis posé sur moi également
de tout mon poids 
je suis lourd de
moi-même et je porte 
mon corps en mon corps
inerte mort avec faiblement
les doigts qui bougent su
r le clavier si quelqu’un 
avait un regard un
regard c’est beaucoup 
c’est tout un regard 
si il y a un regard il y 
a quelqu’un ici 
dans ma chambre 
ce serait tout d’être 
deux dans cette chambre
moi je serai trop fa
tigué pour regarder mais
tant pis ma joue mon
front sauront et mes yeux
sauront sans regarder 
car ce regard sera naturel 
sa présence sera naturelle
il n’y aura pas besoin 
d’autre chose que cela
rien n’a changé
les statues que je 
connais ne changent 
pas non plus
peut-être ont elles
de la mousse parfois 
ou des reflets moins brillants
mais elles ne changent 
pas toujours leur pré
sence est lourde à soi même
posées comme je le suis
il est fatiguant pour
une statue 
je suppose 
d’être ici précisément 
de n’avoir rien d’autre
comme pensée ou 
comme geste d’être ici 
imaginez vous
être une statue 
que cela est fatiguant
moi j’ai le mouvement
très faible au moins 
mais le mouvement 
d’une statue celui de l’être 
où partout je n’ai que pour 
geste d’être ici 
cela est fatiguant 
rien n’a changé
rien n’a changé
rien n’a changé
il me faudrait 
cesser d’être 
ou bien il faudrait
juste un regard
sur ma joue
et mon front
les statues
ne dorment pas 
personne ne regarde
les statues
la nuit
mais je suis
plus lourd et vivant
que les statues 
et mon corps fatigué
est un sommeil 
plus lourd et vivant encore
que peut être 
l’air épais des nuits
sur la joue 
et le front des statues.