Avec les copains, on parle parfois
de porno, de nos branlettes, on dit
putain je vais me faire une branlette
de l’enfer ce soir, allez, à plus, on dit
t’as fait quoi hier ? rien à part me
masturber pendant deux heures lol
on dit moi ça fait une semaine je
me suis pas branlé, wouah, gg mec.
Avec les copains, le sujet n’est pas tabou
on dit moi j’aime pas trop le porno pro
je trouve ça horrible, dégradant, ah non,
moi ça va ça dépend juste on va dire, on dit
le mieux c’est la catégorie amateur, les gens
font l’amour pour de vrai, c’est plus excitant,
ah moi je préfère les lesbiennes, on dit
parfois je regarde des hentai ou j’en lis
mais pas des hentai dégueus hein.
Avec les copains on parle un peu de tout
mais il y a des choses qu’on ne dit pas
on ne dit pas j’aime bien parfois le porno
gay, on ne dit pas j’ai éjac en cinq minutes,
je n’aime pas me branler, on ne dit pas
j’utilise un sextoy, j’aime jouir avec mon cul.
Avec les copains, je leur fais parfois croire
que j’aime les choses qu’ils aiment,
que je pratique les choses qu’ils pratiquent ;
une fois, alors que je me branlais avec A.
j’étais tellement excité que je me suis mis
à plat ventre, j’ai frotté mon sexe, entre
ma main et mon ventre, à plat ventre
sur le canapé, à coups de hanches,
éjaculant dans la paume de ma main
et A. ne comprenait pas ce que je faisais
il me regardait étrangement, ce regard
sur ma façon de me masturber réelle,
ce n’était pas le regard de A., c’était
le regard de l’homme sur l’homme,
il y avait des siècles de silences d’hommes
dans le regard de A.
Avec les copains, quand on parle
de masturbation, de porno, il y a
des silences serrés derrière nos paroles
enjouées, il y a des regards qui savent
et qui ne disent rien. Avec les copains,
la masturbation et son geste
ne nous appartiennent plus,
avec les copains, on parle de nos pénis
comme quelque chose distinct
de notre corps. Nos pénis
et ce qu’on fait avec
nos corps bien réels, nos
pénis bien réels, ce qu’on fait
avec, sont dans notre parole
dans une autre réalité
qui s’étend dans le silence
de nos regards d’hommes
de nos regards d’hommes
complices de leur propre
dépossession.

Je crois que j’ai peur de pénétrer M.
M. m’excite, mais ce que j’aime par dessus tout
c’est d’exciter M. Mon désir c’est d’aimer
donner de mon corps le désir de l’autre.
J’aime quand M. gémit, j’aime lécher sa vulve
faire le tour de son clitoris avec la langue, puis,
appuyer de gauche à droite, de haut en bas, sentir son corps
bouger, ses cuisses trembler, ses hanches hocher. Fourrer
un doigt, puis deux, parfois trois, les enfoncer en rythme
avec mes coups de langue, coincer son noyau dur
entre mes dents et ma langue, caresser, caresser
son corps, sa cuisse, ses seins, son ventre,
et pendant tout ce temps, bander comme un fou.
M. me masturbe en regardant ma bite, M. se frotte
contre moi, mais c’est quand M. m’embrasse
ou me caresse que mon désir naît ; je ressens
ce besoin de ne pas me sentir seul
quand je fais l’amour ; mon pénis
me semble appartenir à un autre corps
je regarde parfois M. qui regarde mon sexe
en le masturbant. Elle s’applique, méthodiquement.
Mon pénis ramollit mais reste assez raide
pour tenir debout dans sa main. Elle le sent,
arrête son geste, et m’embrasse. Je l’embrasse.
Je ne sais pas recevoir de l’amour, je ne sais
qu’en donner. Je crois que j’ai peur de pénétrer M.
mon pénis baisse sa tête dès que j’enfile une capote
et se redresse quand je l’enlève et que j’embrasse M.
pour lui dire, pas aujourd’hui non plus, on dirait, je ne
suis pas prêt, désolé. J’apprends à désirer l’autre
par le corps, je voudrais que M. me guide.
Je ne ressens ni honte ni mépris face
à mon impuissance et son aveu ; je
crois que j’ai peur de pénétrer M.
j’ai peur de mon pénis car je ne
le connais pas, j’ai peur de ne
pas savoir ce que je désire
ce que mon corps désire.
J’embrasse M. ; je lui fais
part de ma peur, je lui
dis : on apprendra
ensemble. Je me
sens bien. Mon
pénis et sa peur,
je les caresse,
doucement.
Tout ira
bien.
J’éjacule ma pudeur sur mon ventre.

Un jour alors que je jouais avec une
tige en métal chez X., mimant un joueur
de batterie aux caisses invisibles, il m’a
confié s’être foutu la tige dans le cul
alors qu’il se masturbait. J’ai regardé
l’engin avec une curiosité nouvelle.
X. me parle souvent de ses expériences
sexuelles, il se sent libre de m’en parler
et j’en suis heureux ; c’est aussi grâce à lui
que j’explore à mon tour ma sexualité.
X. a essayé de se faire une vaginette avec
un sac hermétique de congélation. Il m’a dit :
ça irrite. J’ai cru que ma bite allait mourir.
En public, X. parle de ses performances
sexuelles hétéronormatives. Il se vante de
faire jouir ses partenaires avec sa grosse queue.
Le pénis des hommes ne doit pas seulement
être le symbole de la domination masculine
dans le rapport sexuel ; il doit également dominer
le plaisir de la femme, c’est à dire le contrôler.
C’est sa capacité à produire du plaisir en quantité
chez la femme qui fait d’un pénis celui d’un
homme, un vrai ; la sexualité des hommes
n’est pas définie par leur propre corps, mais par
le rapport de domination au corps de l’autre.
Les préférences sexuelles de X. sont souvent contrariées
par ses pratiques et de ce qu’on attend de son
gros pénis. X. est célibataire, sans être obsédé par
cette idée, il veut pécho, cela veut dire baiser. Mais
il me dit être amoureux d’une fille de sa classe. Lorsqu’il
en parle avec d’autres, il parle seulement de son
corps et son désir. X. voudrait une relation où il puisse
s’épanouir sexuellement, mais il le communique
difficilement. La masculinité de X. m’émeut. Elle
est polymorphe, innocente, dangereuse, complexe.
X. est beau et musclé ; il se fait souvent draguer
par des homosexuels, et il en rit. Malgré ses
hésitations, X. n’a pas peur d’affirmer sa sexualité
quand il a bu ; il ne pense plus aux inhibitions
sociales. X. me soutient lorsque j’affirme la mienne.
Il sait faire preuve de pudeur et de respect. X.
ne me demande rien que je n’ai pas envie de dire.
X. est la preuve vivante d’une masculinité qui
tout en intégrant les codes hégémoniques
de la sexualité et du corps masculin, sait avouer
ses faiblesses, accepter celles des autres, et
faire tout cela dans l’amour. Le corps de X.
est changeant, est un champ de bataille.
Son gros pénis est un canon
au milieu des armées
qui n’appartient
à personne
et qui tire
à l’horizon
de ses désirs.

Quand j’allais dormir chez A., après avoir
regardé des films d’horreur, tard dans la
nuit, on allumait la télé, un peu pour combler
le silence et l’obscurité qui faisait peur, mais
aussi pour mettre les programmes de la nuit
sur RTL9, NT1, et d’autres chaînes, où l’on passait
des courts-métrages érotiques ; on se branlait l’un
à côté de l’autre, dans nos sacs de couchage, pendant
des heures. On se retenait souvent de jouir
pour pouvoir faire durer le plaisir, arrêtant le geste
au dernier moment, sentant son pénis se durcir, se
convulser tout seul ; c’était une épreuve que de résister
à la tentation de reprendre la masturbation, bite en main,
pour se soulager. J’allais souvent dormir chez A., dans sa cave
qui sentait le foutre à plein nez dès que l’on entrait
suite à nos activités nocturnes. L’odeur n’a jamais quitté
la cave pendant des années, c’était quelque chose.
Je me suis beaucoup masturbé avec A., parfois on regardait
du porno ensemble après les cours sur l’ordinateur
avant que son père ne rentre du travail. Parfois, toujours
dans la cave, c’est sur son MP3 qu’il avait téléchargé 5 vidéos
qu’on regardait en boucle ; il m’arrive encore aujourd’hui
de me masturber en pensant à ces vidéos tellement
on les avait vues. On se branlait sans trop de complexes,
la bite à l’air. A. a toujours eu un gros pénis, et il s’en vantait
souvent en public, et devant les filles, au jeu des allusions
il gagnait toujours. Un jour alors qu’on parlait avec des filles
qui nous taquinaient sur nos sexes, A. déclara que si nos pénis
étaient des monuments, le sien serait la Tour Eiffel, et le mien
la tour de Pise ; et devant tout le monde, il insista beaucoup
sur le fait que mon pénis penchait légèrement vers la gauche
lorsqu’il était en érection, et il mimait un mouvement de hanche
de l’acte sexuel qui allait en diagonale vers la gauche plutôt que
d’avant en arrière ; j’ai vécu ce moment comme une
trahison. C’était la première fois que je ressentais
la violence de la compétition sexuelle entre hommes
car voir mon meilleur ami agir ainsi m’avait choqué.
Plus triste encore, je ne devais le rétablissement de
la réputation de mon pénis qu’à la diminution de celle
de mon autre ami A., participant ainsi à cette constante
lutte des classes du pénis. Après cet événement de
la tour de Pise, qui créa un malaise entre nous (car
A. savait qu’il m’avait trahi, mais ne pouvait pas l’exprimer,
et moi non plus ; il aurait fallu exprimer pour cela
que les performances sociales que nous accomplissions
ne nous correspondaient pas ; c’était au final
s’avouer et se vouer marginaux ou prolétaires
dans la compétition du pénis), on se branlait
de moins en moins ensemble, nos pénis
ayant perdu ce partage d’intimités
cette fraternité gratuite du plaisir.
Nous le savions. Tous deux nous
le savions et nous ne disions
rien. Nous n’avions pas les
mots pour se dire pardon
pour s’aimer ; on ne don
ne pas ces mots aux gar
çons. Nous le savions,
la blessure de notre
amitié, nous la
devions à la
tyrannie du
pénis. Nous
ne disions
rien, nous
ne disions
rien, non
nous ne
disions
rien.

Une fois en colo M. m’a montré son pénis
il me parlait de sa circoncision, j’étais curieux
de voir son pénis, je me souviens avoir sorti le mien
à mon tour pour comparer, c’était
la première fois que je voyais le pénis
d’un autre d’aussi près. La porte de la
chambre s’est ouverte, et l’animateur nous a surpris
les bites à l’air ; c’était
toute une affaire. L’animateur a prévenu
les autres, puis la maîtresse, qui nous accompagnait,
qui a ensuite appelé nos parents, pour prendre rendez
vous avec eux. J’ai eu droit à beaucoup de discours
tenus avec un ton important et grave, je ne me souviens
que du ton et du visage sourcils froncés de l’animateur
qui me parlait et que je ne comprenais pas.
Je n’arrivais pas à ressentir la honte et la culpabilité que
l’on voulait que je ressente ; c’est à cause de mon pénis
que ma première incompréhension avec le monde
des adultes se fit. M., lui, ne m’a plus parlé pendant
longtemps ; mon pénis et moi étions seuls.
Après la réunion avec mes parents, je me souviens
avoir vu un psychologue, je me souviens de
son bureau, et ma mère m’offrant un livre de Zep,
le monsieur de Titeuf, qui s’appelait : le guide
du zizi sexuel. Je me souviens
avoir regardé les images je lisais encore
avec difficulté. Je me souviens avoir
pris conscience que
mon pénis
était un pénis
qui devait se com-
porter comme un pénis.
Après cela j’ai toujours caché
mon pénis, comme rangé dans le
tiroir des objets d’enfance, parmi le caillou
ramassé un jour sur la plage, le jouet auquel on
ne joue plus depuis longtemps, mais que l’on garde
quand même, l’histoire qu’on a commencé à écrire un jour
et qu’on relit de temps en temps, revivant pour un temps l’univers
perdu.
Plus tard, avec les copains, on se
parlera de nos pénis, avec comme ci
catrice dans nos échanges, ce déchirement
jamais avoué de l’intimité que l’on nous a arrachée,
et la violence performative
de nos peurs
face au vide
de nos pudeurs.

Le premier corps étranger que mon pénis rencontra
fut le trou du cul de mon grand cousin.
Il me demandait de l’enculer alors qu’on était seuls
dans la chambre de ses parents
je ne comprenais pas ce que ça voulait dire
alors il m’a montré en m’allongeant sur le matelas
et il a essayé de me pénétrer
mais mon anus était trop étroit alors
il a juste pu rentrer le gland.
Je me rappelle la sensation
qui était semblable au thermomètre
que ma mère me foutait dans le cul
pour prendre la température quand
j’avais de la fièvre, sauf que le thermomètre
était tout froid, et le gland tout chaud.
Mon cousin me demandait de le branler
quand il gagnait aux jeux vidéos
et voulait me branler quand il perdait.
Quand mon grand frère était là, ils
regardaient ensemble des vidéos pornographiques
sur son ordinateur, et ne voulaient pas que je regarde
mais parfois je regardais. Je ne comprenais pas
ce qu’il se passait sur l’écran. Mon cousin
me regardait en se branlant et mon frère
rigolait. J’avais
cinq ans et
eux huit.
Je me demande parfois
comment l’enfant qu’était mon cousin
est devenu un violeur.

Je ne me souviens pas de ma première masturba
tion, mais je sais qu’avant même d’entrer à l’é
cole primaire, je le faisais déjà sans savoir
que c’était quelque chose qui se faisait
le matin j’avais le pénis tout dur avant
de me lever je me frottais tout contre
le matelas, couché sur le ventre,
et parfois je jouissais de cette
jouissance étrange, qui durait
deux secondes et qui laissait
le pénis fatigué comme une
jambe après un marathon
fatigué et heureux mon p
énis semblait traversé
dans la jouissance de
plaisir de la base vers
le gland, avec ce mou
vement semblable à
la rétraction puis l’é
tirement du ver de
terre quand il avan
ce, je me souviens
avoir voulu regar
der si mon pénis
se rétractait vrai
ment lors de la
jouissance, je
ne me suis
branlé que
plus tard
avec les
copains
je n’ai
mais
pas
ça.

Le pénis

La première fois que j’ai vu un pénis
c’était à l’école, dans la cour de récré,
deux garçons baissaient leur pantalon
devant notre groupe de fille. Mes amies
criaient, fermaient les yeux, riaient, et tout cela
en même temps. La deuxième fois, c’était
au collège : je parlais avec mon ami, et un groupe
de garçons vint lui baisser le pantalon par derrière
en s’esclaffant. Je me souviens que ce pénis
était aussi rouge que la tête de cet ami.
La troisième fois que j’ai vu un pénis,
c’était celui d’un homme qui se masturbait
dans le métro en me regardant. La quatrième
fois que j’ai vu un pénis, je n’ai pu m’empêcher
de penser aux trois autres fois alors que
son détenteur m’encourageait à le caresser
de haut en bas et bas en haut. Quand je pense
aux pénis des hommes, je suis contente
de ne pas en avoir, car je crois comprendre
qu’avoir un pénis c’est surtout avoir l’envie
de s’en débarrasser, dans le regard des autres,
dans leurs mains ou leurs intimités.
J’aime offrir mon corps car mon corps est à moi
j’aime m’offrir à l’autre car je sais que c’est moi que j’offre
les hommes ne savent pas quoi offrir
car leur pénis ne leur appartient pas
leur pénis se montre dans les cours de récré
comme pour signifier qu’ils ne savent pas
quoi en faire sinon le remettre
aux regards des autres.
La prochaine fois que je verrai
le pénis d’un homme, je lui
apprendrai ce que la
pudeur fait au corps
ce que l’intime fait
au cœur ce que
l’amour fait
au désir
et j’en suis sûre
cet homme saura offrir
son pénis comme on offre
à sa belle amie un bouquet
avec un grand sourire benêt
et un torse ouvert
grand comme un pays.