Je dois beaucoup
À ceux et celles qui
Ne croisent pas mon regard
Quand je marche en ville, quand
Je prends le métro, je dois beaucoup
À ceux et celles pour qui j’existe pleinement
Comme un arbre ou un bout de ciel
Je me sens vivre de disparitions
Qui s’ignorent. Un sourire pour
Moi, et la joie tranquille
De posséder le secret
De notre rencontre
Sur les épaules
De la même manière
Que l’on rencontre poètes
Et poétesses dans un espace
Sans visages. Les épaules d’un ciel
Portent sans doute, comme nous,
Le secret bien gardé
De nos existences.

je dors une chaleur dans le corps
qui n’est pas la mienne. un sommeil
bleu pose sa joue sur le tapis beige –
et semble ronronner, comme un chat
à mes côtés. un regard mi-clos et
sa respiration

                         sur la peau. poussière
aux galaxies vagabondes. repos muet
des livres, tient à distance les mains
sur l’écorce de leur mémoire d’arbre.
je dors une chaleur dans les poumons
le corps collé contre le mur. frisson
qui roule sur le dos, sur les jambes.
mon sommeil : une bactérie. le mur
qui se peint de ma chaleur, agonise
en silence. je dors, je dors lentement.
les meubles deviennent lourd. je dors
de tout mon poids. les sommeils
me regardent avec nostalgie, ou pitié,
je ne sais pas. je sens quelque chose
mourir tout près de moi – au loin –
je ne sais pas.

                         je dors une chaleur
dans le corps, qui se plie sur elle-
même comme une chambre tombe
son espace. contre moi, tout contre
moi, palpite une absence. je pense
à Dieu, puis je pense à l’enfer. je
me rends à cette évidence ; rien
ne me dort. au ciel l’unique som
meil brille son enfance. je dors
une chaleur dans le corps – un
été – du ciel l’unique sommeil
dort mon enfance.

« Il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut encore plus de honte encore. »

Alors que je cherche dans ma mémoire mon premier souvenir de la honte, je réalise qu’elle n’est pas une émotion qui commence et s’achève dans un temps donné, que l’on pourrait cueillir dans le vaste espace de notre conscience. La honte, on ne s’en souvient pas de la même manière que l’on se souvient de notre premier amour ; elle ne possède pas en elle-même cet étrange soupir intérieur des choses accomplies, ni la nostalgie de la douleur des souvenirs tristes.

Penser à mon premier souvenir de la honte me semble finalement être une tâche qui ne relève rien d’autre que de l’expérience de la honte elle-même. Au fond, si la honte est cette expérience de se surprendre autre que soi-même, de sentir soudainement que la projection de notre conscience dans le monde ne constitue pas notre identité, c’est que bien au-delà de ses répercussions morales, elle s’insinue dans nos corps comme une pensée parasite, de telle sorte que l’on ne sait pas très bien, parfois, si la honte nous punit d’être nous-mêmes, ou de prétendre l’être.

Je ne me souviens pas la première fois que j’ai ressenti la honte. Ce que je sais, c’est qu’elle m’a accompagnée toute mon enfance, et que mon adolescence consistait à ma propre lutte intérieure pour m’en débarrasser. J’étais un enfant intelligent, et je le savais. Les adultes autour de moi n’avait de cesse de me le rappeler, en place et lieu de rappel à l’ordre, ne respectant aucun ordre et aucune autorité. J’ai compris bien plus tard qu’en utilisant ces formules de culpabilité, les adultes avaient réussi, au prix de ma santé mentale, à me garder sous contrôle ; un contrôle que j’exerçais moi-même sans le savoir. La honte que je ressentais après une bêtise, après un devoir non rendu, après un examen raté, était le produit de la déception que je savais percevoir autour de moi. Je n’étais pas « l’enfant prodige » qu’ils attendaient, et mon intelligence n’était bonne qu’à briller qu’en de rares occasions, où je faisais la fierté de mes parents et de mes professeurs. Condamné à être un génie, je vivais chaque « peut mieux faire » comme une défaite. Je n’ai jamais été encouragé une seule fois lors de toute ma scolarité, car il était normal que j’excelle, et anormal que j’échoue, ou que je fusse moyen. Excellant dans toutes les matières sans aucun effort, je ne pouvais protéger mon ego par la considération d’un travail accompli ; les promesses innombrables d’un brillant avenir pesaient sur moi toutes en même temps. Les adultes ne se rendent pas compte que l’avenir d’un enfant se vit au présent.

Plus tard, bien plus tard, j’abandonnai ma honte au prix d’une longue lutte entre ma fureur de vivre et l’apathie grandissante du renoncement. Si je n’étais rien, je n’avais pas à avoir honte. Cette logique qui ne mène nulle part m’amena à l’expérience de l’échec, que je connus pour la première fois, et qui me fit si peur que j’en restai paralysé. L’impasse de ma situation fit ressurgir la honte des tréfonds de mon ego. Cette fois-ci, la honte frappait au cœur, et remettait en question mon existence même. Lorsque j’ai cessé d’assister aux cours à la fac, que j’ai poussé mon expérience du vide identitaire jusqu’à son terme, il me semblait évident que j’allais me suicider. Je le savais et je mis longtemps avant de passer à l’acte. Paradoxalement, c’est la honte elle-même qui tout en m’y poussant, me retenait par la manche ; dans la lente destruction de mon ego, il fut arrivé le moment où tout ce qui me retenait de mourir était la haine que j’exerçais contre moi-même à l’idée d’avoir la prétention de mourir, comme si j’étais quelqu’un.

Souvent, les survivants d’un massacre ou d’une guerre disent qu’ils ont honte d’être encore en vie. Et je crois que c’est ainsi que je comprends cette citation d’Annie Ernaux ; savoir qu’au bout de la honte, lorsque tout nous est effectivement arrivé, il y a encore la honte de découvrir que l’on y survit. Je ne pourrais oublier cette honte-là. Elle me porte et me console à chacune de mes respirations. Tout pourrait bien arriver ; je sais désormais qu’elle sera à mes côtés quand viendra l’après, lourde et magnifique de toute sa douleur.

sous les draps bleus
la douleur de ton sexe
palpite

de la nuit on ne garde
que la chaleur muette
humide

la triste recherche
de nos mains meurtries

l’incertitude de mon corps
dressée
mon pardon allongé
devant toi

un regard sans geste
serre entre tes jambes
la rondeur cassée
qui se meut
autour de mon sexe

embrasse une fois
l’adieu désert
de ma peau –

j’habillerai en couleurs
la noirceur de tes baisers

embrasse une fois
l’adieu désert
de ma peau –

j’habiterai en couleurs
en mon torse et ma foi
l’étendue de ma pudeur

embrasse une fois
l’adieu désert
de ma peau –

j’habiterai, en couleurs,
en mon torse, et ma foi,
l’adieu désert des heures

comme une chambre à
soi

à la fenêtre ouverte on entend les cris des enfants
le bruit des couverts qu’on prépare, quelques voitures,
ma voisine qui salue mon voisin d’en face, un chien au
loin – qu’on s’imagine proche par habitude, ayant pénétré
la bulle quotidienne des sons de la vie, par la fenêtre ouverte.

le soir à vingt heures une petite fille tape une cuillère sur une casserole
plus loin un petit garçon souffle avec entrain dans ce qui semble être
une trompette en plastique, toujours la même note, jusqu’à ce que sa mère
lui dise d’arrêter, faisant semblant de ne pas paraître excédée par le zèle de son fils
pour faire bonne figure au balcon. les autres applaudissent un bref moment, avant que
l’on entende les postes de télévision s’allumer, et quelques fenêtres se refermer.

la chambre, dans les combles, recueille tous les bruits de la vie ailleurs
par la fenêtre ouverte. bien que l’on puisse observer par la fenêtre ouverte
tour à tour les cris, les enfants, la voisine et le voisin, peut-être pas le chien au
loin, mais à vingt heures, le petit garçon en face au balcon, la fille un peu plus
loin, bien que toute vie par la fenêtre ouverte possède son corps précis et réel
qu’il s’agirait d’associer en regardant simplement par la fenêtre ouverte,
je ne peux me résoudre à bouger mon corps, lourd comme une statue
aveugle. la vie me parvient comme une rumeur dans un parc l’été, soudaine,
soudaine et fracassante – dans le fracas des choses qui sont là depuis toujours
et qui nous tombent dessus comme pour la première fois.

je commence à croire que la solitude est bien ce sentiment d’étrangeté
qui a fait trembler l’espace de ma chambre ce soir là comme le frisson
d’une fleur au vent qui aurait oublié d’éclore – la vie dévalait les bleus
de ma chambre, la casserole heurtait la carapace épaisse de mes murs,
tac tac tac tac ! j’observais en silence la forteresse s’effondrer, et chaque
meuble et chaque objet semblait se détacher les uns des autres, comme
parfois la forêt s’arrache à son existence et les arbres semblent chacun
posséder leur propre gravité. tac tac tac tac ! sur l’écorce de mon torse
tac tac tac tac ! les livres, les vêtements sales, la poussière, les draps défaits
la table de chevet, au rythme du sourire d’une petite fille un peu plus loin,
tout semblait se réveiller d’un long sommeil, tac tac tac… tac…

à vingt heures six, le voisin souhaite une bonne soirée à ma voisine
le chien se fait taire par son maître, et les enfants rentrent à la maison.
je guette d’autres bruits, j’observe ma chambre, je résiste à l’envie pressante
de regarder par la fenêtre ouverte ; tout a disparu, emportant avec lui
la lourdeur de mon corps – je ferme la fenêtre. je reste debout immobile
un moment, je ne sais pas quoi faire – je range ma chambre dans l’espoir
qu’elle se réveille à nouveau, mais rien ne se passe. Rien ne se passe.

la solitude ce n’est peut-être pas être seul, mais oublier qu’on l’est
quand on s’en rappelle on pense que tout va changer mais rien ne change
je pourrais vivre mille ans ainsi sans y penser et y penser me rend triste
un moment avant d’oublier. je commence à comprendre ce qu’est l’envie
de vivre alors que je l’ai perdue ; penser à la mort ne soulage plus ma
souffrance disparue. le 9 mars à 23:33 je savais déjà que je m’en étais
pas sorti, que rien n’avait changé et que rien ne change. la douleur
de la perte mûrit en douceur la douleur
de sa perte.

mais j’ai perdu la douceur
le balancement des heures
la lenteur qui serre
le cœur, dans le corps
ne grandit plus le lierre
qui meurt encore
et encore j’ai per
du la douceur
la lenteur
qui serre
le corps
non,
je ne suis pas vert
où je ne suis pas mort

Ma pudeur

J’ai parfois envie de mourir sans raison
c’est comme ça. Je ne le dis pas aux autres
c’est comme ça, c’est quelque chose que je
partage avec moi-même comme à quelqu’un
d’étranger ; c’est comme ça, c’est ainsi, ma pudeur
pose ses yeux de couteau sur moi, c’est comme ça,
ma pudeur est douce-amère, tendresse, son humeur,
c’est comme ça, ma douleur douce-amère, tristesse, ma pudeur
la frousse amère de mon corps, détresse, la peur de ma mère, c’est
comme ça, parfois, la mort se presse contre moi, pendant des heures,
seule avec ma pudeur, souvenir noir de mes pleurs, alors douce-amère
ma pudeur, elle tient mon corps entre ses doigts, caresse sa lame, prière
accomplie en soi, c’est comme ça, les heures me dévorent de leur savoir
leur saveur de mort, mon cœur entre ses voix, confesse son désespoir,
c’est ainsi, parfois, ma pudeur dessine sa foi, croit en moi, blesse le
soir, ma sœur, c’est comme ça, tresse ma peur entre ses doigts,
parfois, signe son odeur de sueur froide, roide, ma peau, ses
pores, son amour, tueur, ma pudeur tisse le jour sur la nuit
de mon corps, les racines d’une fleur, l’effort qui me pousse
à éclore, clore l’or de ma rougeur, racle et crisse l’ennemi
c’est comme ça, ma pudeur, je la suis broyer son ombre,
mon effroi qui dort, son détroit en moi qui meurt, moi,
un cœur, deux cris, trois couleurs de chaleur en moi,
moi, c’est comme ça, ma pudeur se meurt alors que
je crois que je pleure, mes torts, leur terreur, ma
pudeur se tient à la porte, des heures, ma pu
deur se tient à la porte des heures, ma pud
eur se clôt, c’est comme ça, je ne suis pas
morte, bat mon cœur, débat mon père
ma mère et sa peur, parfois, décime
mes envies de mourir, sans raison,
la mort, douce-amère, en moi,
à sa cime la mémoire de ma
pudeur, avoir la douleur de
son amour, douce-amère
ma solitude douce-amèr
e, douce-amère, ma sol
itude, douce-amère,
c’est comme ça,
douce-amère,
la chute de
Noxer, le
métro tr
op près,
les gens
qui rega
rdent,
parf
ois,
les
mots
leur douleur
j’implore le pardon
de ma pudeur.

Ce que je ne sais pas

Ce que je ne sais pas tisse sa toile
invisible. Sa toile est un espace
indicible. Ce qui s’étend s’étend
immobile. Ce que je ne sais pas
respire sans souffle, ce que je
ne sais pas n’est pas ce que
j’ignore, ce que je ne sais pas
est là bien en moi, tisse sa toile
invincible, touche la cible, touche la
Bible, ce que je ne sais pas demeure
mystible, ouvre l’idée au sen
sible. Je sens que je ne sais pas
sentir ce que je ne sais pas. Ce
que je ne sais pas me forge et
me soutient comme un tronc.
Les branches de ce que je ne sais pas
n’existent peut-être pas ; si elles existent
ces branches-là portent ce que je sais ; ce que
je sais bruisse au gré du vent.
Je ne suis pas réductible à ce que je sais
ni à ce que je ne sais pas. Je regarde
autour de moi en moi, mon regard
pose sa pensée, ma pensée vient à
mon regard. Ce que je ne sais pas
est l’espace dans lequel je ne suis pas
et qui me permet d’être ce que je suis.
Ce que je ne sais pas ne se sépare pas
de ce que je sais. Je possède en moi
un pays qui renferme en lui d’autres pays
un espace qui en élargit d’autres. L’ensemble
de ce que je suis bat son cœur.
Ce que je ne sais pas me console
d’être ce que je ne sais pas ;
ce que je ne sais pas
fait de celle que je suis
et de celle que je ne suis pas
celle, qui, tranquillement,
devient.

Je ne sais pas comment aimer mon père.
Mon père n’a pas forcément mérité
que je l’aime, j’ai parfois souhaité
que mon père disparaisse. Je ne sais pas
comment aimer mon père, mon père
n’a pas su nous aimer sans violence.
Mon père a cessé de nous frapper
le jour où mon frère tenta de se suicider.
Mon père n’a jamais exprimé clairement
combien sa honte lui faisait mal ; mon père
n’a jamais dit pardon. Mon père garde en lui
sa douleur, comme nous gardons en nous
notre rancœur. Mon père ne comprend pas
la douleur des autres, mon père
m’a demandé ce que j’allais faire de ma vie
deux semaines après ma
tentative de suicide.
Mon père ne l’a pas su et ne le saura pas.
Je ne sais pas comment aimer mon père.
Mon père a mis deux ans à prendre
au sérieux ma dépression, mon
père n’est venu vers moi que
lorsque je montrais les signes
que j’allais mieux. Mon père pense
que je suis redevenu son fils, mon père
ne m’a considéré que dans la réussite.
Je ne sais pas comment aimer mon père.
Mon père n’ose plus toucher nos corps adultes,
il doit considérer les mains qui nous ont frappés
comme maudites. Mon père fait rarement
des câlins, des bises, des gestes affectifs.
Mon père ne sait pas comment nous aimer.
Je ne sais pas comment aimer mon père.
Les hommes que nous sommes
se tiennent à cette distance, l’un de l’autre,
forgée par le temps et les coups.
Mon père est un homme qui souffre
car il nous aime. L’amour de mon père
possède un passé qui ne le quitte pas,
mon père réapprend à nous aimer
comme un enfant. Je ne sais pas
comment aimer mon père.
Nos amours sont tachées
de sang. Je ne sais pas
comment aimer mon
père. Je ne sais pas.
L’amour que je porte à mon père
va et vient, comme les sanglots
d’un enfant sous sa couette.
Je voudrais que mon père attrape cet amour,
mais ses mains… Je voudrais qu’on se console
et qu’on console nos amours. Je ne sais pas
comment aimer mon père. Je veux juste
savoir quel est le mouvement qui berce
la douleur de nos séparations, parfois,
quand nos regards d’hommes se croisent,
et qu’une paix infinie serre son cœur
et traverse l’espace de nos tristesses,
suspendue aux cordes du temps
comme un ciel s’arrête de battre
pour y accueillir, doucement,
le pardon de nos souffles.

Quand j’écris

Quand j’écris j’assemble devant moi
des recueils que je connais par coeur
et je les feuillette, parcourant un à un
les poèmes sur leur pages déjà touchées
avec cette sensation de parcourir son corps
rapidement et sûrement, comme lorsque l’on marche
dans des rues qu’on habite en soi
dans le cheminement de nos pensées.
Je ne m’attarde pas sur les poèmes
car il me suffit d’un regard pour me rappeler
la disposition des vers sur la page blanche
et me rassurer de leur réalité, comme
le porte-bonheur dans la poche
conforte la main tremblante
de sa présence nue.
Quand j’ai envie d’écrire
je n’ai pas envie d’être seule
j’aime penser à ceux et celles
qui partagent l’instant de mon poème
et avoir ce sentiment doux
qu’iels aussi pensent à moi
à travers les siècles ou les continents.
Quand j’écris j’assemble devant moi
les solitudes de ces poètes et poétesses
dans une réunion d’âmes et de voix
que je préside d’une main tendre et
immense.