Néantisations

J’ai déchiré mes poèmes en petits morceaux de vent comme l’on déchire le silence de mille murmures. Et mille murmures d’azur se sont éparpillés, emportant avec eux quelques nuages, quelques hortensias, et une infinité d’inachevé. Alors, j’ai écouté un instant l’écho du pollen en papier comme pour me souvenir qu’il n’y avait aucun son : mon cri était perdu, oublié dans les lointaines choses invisibles. Et là, l’univers entier a pénétré mon âme béante, le soleil et le ciel se tenaient enfin là, rugissants, écrasant ce qui restait des murmures d’antan.
Je meurs encore.

Une tristesse bleue – celle des absences – dans un autre matin : Qui donc, dans le jour naissant, relie les toits aux arbres et les arbres au ciel ? Qui est ce funambule qui déguise le chant du merle, qui confond les couleurs de l’aube quand s’étale au loin un arbre de Judée, timide tache de crépuscule, qui souffre de vertige lorsqu’il est sur la terre ? Il semble figé entre deux équilibres, dans l’attente de quelque chose qui, comme lui, est suspendue éternellement.
Une tristesse bleue – la mienne – dans un autre matin : L’absence est ce qui lie, et l’attente est l’équilibre de mon corps gisant. Dans le jour naissant, sur les toits, sur les arbres et dans le chant du merle, le funambule t o m b e

Avachi dans l’herbe, entre le silence de deux pâquerettes, j’ai vu le soleil somnoler dans un puits de lumière. Sans rien dire, l’herbe et le ciel se sont recouverts de paresse, et bien avant les dernières lueurs du crépuscule, tout semblait s’éteindre. Et tout semblait partir.
Il y avait pourtant quelque bruit qui persistait dans le vide, quelque grondement invisible. Il se déversait ici et là, fugitif, soupçonné. J’ai cherché, au profond de mon corps, tout petit, et tout frêle, un bout de ma voix, mais je n’ai trouvé, qu’un peut-être, agonisant.
Haletant de néant, j’ai étouffé, le peut-être, de mes mains. Et sans voix, et sans cri, j’ai fait tomber la nuit. Il y avait dans mes mains, dans mon corps tout petit, un grand grondement
invisible.

Le soleil sur ma peau, et la simplicité mécanique de mon souffle. Mon corps oublié se découvre et s’oublie encore comme une révélation, un secret caché quelque part entre la vie d’avant et la mort d’après, ou l’inverse. Mes mains, mes doigts, et mes rides, peut-être m’ont-ils reconnu, moi qui les ignorais. Je les ai vus, et alors je les ai sentis. Et pourtant, ce n’était pas encore moi, et je me tenais encore quelque part entre les yeux et le corps, dans cet espace infini où l’on perd la vue, celui de la vie qui coule en toutes choses. Il y a dans cet endroit une sorte de passage secret : Ici, tout m’anéantit.

Le soleil sur ma peau, et la simplicité mécanique de mon souffle. Devant moi, un saule pleureur m’étourdit. Sa présence tranquille explose en moi, et de son ombre jusqu’aux infimes de ses feuilles, son écorce et son être, le saule qui n’est pas saule ravage tout sur son passage, en grondant en chantant en murmurant. Tout est sans doute ce qui reste de moi, ou ce qui n’est plus moi.

Le soleil sur ma peau, et la simplicité mécanique de mon souffle. Je tombe amoureux du saule, je tombe amoureux du ciel, je tombe amoureux d’une voix, je tombe amoureux du vent. Peut-être l’amoureux suit les traces du voyant comme la vie suit le regard du voyant. Je l’ignore et j’écris. Oscillant entre le voyant et l’amoureux, le poète est un souvenir.

Après la pluie

On entendait sous nos pieds
les sanglots des pétales
qui étouffaient de beauté
tragique

les chênes et moi
attendions l’orage
qui ne vint pas.

de tous les immobiles
tes lèvres seules dormaient
et nous retenions notre souffle
car nous savions alors que ta voix
ferait tomber la pluie.

elle faisait la nuit de cordes
qui tissaient le vent
sur les arbres
centenaires

(ils ont les yeux clos
et le silence empli
de respect)

elle faisait la nuit qui pleuvait
de bas en haut et
de haut en bas
la nuit sur l’herbe et
sur le ciel

elle faisait la nuit-océan
aux jeunes feuilles
avec l’amour-horizon qui s’étend
(et qui demeure)
dans sa voix et
sur les vagues
de soi

elle faisait la nuit de cordes et d’écume
et donnait à la terre
le souvenir du sel

L’aube tombait entre les gouttes qui tombent
elle tombe
sur moi
et moi
je tombe

je suis la pluie-chagrin
qui cherche ton regard
par la fenêtre

entends-tu
les chuintements lointains
de mon agonie

La fleur de solitude
a la sagesse des arbres
noués et ridés
dans leur oubli.

Elle ressemble à l’hiver
aux nuits froides et mortes
au gel sur le lierre

elle frissonne, elle est nue
et retient dans ses mains closes
ses mains de mère pliées par l’amour
elle retient le pollen de nos âmes
qui s’échappe parfois
de ses doigts fragiles
et qui se perd
à tout jamais

alors elle pleure le pollen disparu
et ses larmes qui coulent
entre ses doigts
ont pour nous le goût amer
de la mélancolie.

La nuit attend le bleu du soir comme nous nous plaisons à le respirer, à le sentir dans nos poumons, et il nous remplit d’un profond quelque chose d’une tranquillité infinie, d’une sagesse inconnue à laquelle on ne goûte qu’un moment seulement, dès qu’il disparaît dans le noir : on imagine encore sinuer le bleu entre les lumières, les grandes veilleuses des réverbères et les fenêtres des maisons où là aussi on devine des lectures pas tout à fait nocturnes ou des musiques qui s’écoutent. La ville, après avoir fait passé l’orage, garde pour elle la fraîcheur de l’averse et la douce caresse, la douce chaleur des soirs d’été que la nuit laisse traîner, amoureuse, peut-être, amoureuse, sans doute.
Nous nous voyons dans le bleu du soir comme une nuance qui s’efface dans le temps, qui s’évapore, qui se dissipe, nous voyons dans le bleu du soir la couleur que revêtent les frissons de l’âme, ceux-là qui font la vie et qui restent au fond de nous inavoués. L’aveu du bleu et de la grande vie est une attente renouvelée, et tout comme les nuits, nous nous traînons pour ne pas perdre nos nuances dans l’uniforme du temps qui passe. Seule la mort nous détache de notre état gisant : pour nous qui ne faisons qu’attendre la vie, la mort est un souvenir.

je contiens dans le corps ces êtres morts et dansants
ils ont vu ! tout mon être, et leur chute
est aussi l’abîme
traversant le ciel –
mes yeux lourds comme l’orage qui s’effondrent et demeurent
sont les haches qui déchirent et démembrent
les silhouettes de néant.